La crise de la dette de l’euro-zone n’en finit pas d’en finir et rythme désormais l’agenda politique. Partout, des politiques d’austérité se mettent en place qui, généralement, produisent l’effet inverse de l’objet initial. Ces politiques d’austérité freinent la croissance, quand elles ne provoquent pas la récession (cf. la Grèce avec 11% de recul du PIB sur 3 ans), ce qui amoindrit les rentrées fiscales et augmente l’endettement des pays (l’endettement de la Grèce sur cette même période a bondi de 115% à 145% du PIB). La politique d’austérité du gouvernement Cameron au Royaume-Uni est questionnée 1. Même le gouvernement Fillon se refuse à aggraver son plan de rigueur, estimant que le remède serait pire que le mal 2. La solution, à laquelle tous les politiques, à l’exception du gouvernement allemand, adhèrent désormais est le financement direct de l’endettement des Etats par la Banque centrale européenne. Il est probable que, dans un avenir proche, l’Allemagne change de position, à moins d’accepter des défauts de paiement à caractère systémique qui mettront à bas l’économie, ce qui n’est guère envisageable. Si une telle évolution mettra un terme définitif à la spéculation effrénée des marchés, celle-ci sera loin de régler tous les problèmes.

Dans une économie libérale, chaque agent économique a la liberté de produire et de vendre ce qu’il souhaite en vue d’obtenir par des achats ce dont il a besoin. On sait que la vision d’une société qui ne fonctionnerait que sur ce principe est illusoire, ne serait-ce que parce que ces transactions marchandes nécessitent un cadre légal, donc la présence d’un Etat avec des fonctionnaires à payer. De même, une société ultra-libérale dans laquelle l’Etat n’aurait que son rôle régalien à jouer n’est guère vivable économiquement (il faut des infrastructures publiques telles que des routes…) ou socialement (même les libéraux les plus fermes estiment que des filets de sécurité sont indispensables et admettent ainsi implicitement les limites du marché). Le fonctionnement d’un espace non-marchand est donc indispensable pour faire vivre un secteur marchand dans l’économie.

Quelle est la place de ce secteur non-marchand dans nos économies contemporaines ? Dans la France de 2010, 49% du revenu national est actuellement prélevé sous forme d’impôts ou de cotisations sociales. 26% sont utilisés pour faire fonctionner les services publics et 23% sont des revenus de transfert (retraites, indemnités de congés-maladie, minima sociaux…). Si on considère que le déficit public est supérieur à 3% du PIB, cela signifie que plus de 52% du revenu national est déjà socialisé et échappe au marché. Même si cela peut paraître énorme pour certains, les services publics (enseignement, santé…) restent notoirement insuffisants, les inégalités croissent et la pauvreté ne recule nullement dans notre pays. C’est la preuve vivante que le marché est incapable d’assurer des équilibres économiques assurant à toutes et tous une vie digne d’être vécue et qu’il nécessite des mécanismes correcteurs de plus en plus forts. C’est donc bien au-dessus de ces 52% qu’il faudra nous placer à l’avenir.

L’équation est simple : si 70% de l’économie doit échapper à la logique marchande, cela signifie qu’il faut prévoir des prélèvements de 70% sur la sphère marchande pour obtenir un budget équilibré. L’endettement permet justement de réduire ces prélèvements. La façon ultra-libérale qui a prévalu dans notre pays depuis plus de dix ans a consisté à réduire les impôts des riches et de leur permettre d’acheter des titres de dettes dont la valeur est garantie par le monétarisme de la banque centrale. Le financement par la banque centrale ouvre une autre perspective, celle de pouvoir financer cet endettement sans limites. Sans limites ? Et l’inflation ? S’il est faux d’établir un automatisme entre le financement de l’endettement de l’Etat par la banque centrale et l’inflation, il reste vrai qu’il n’y aura pas d’inflation à la seule condition que les agents économiques épargnent en contrepartie. Ceci n’est pas gagné a priori et surtout, développer l’épargne sans limite est une logique de reconstitution d’un capital financier. Une inflation bien maîtrisée serait préférable (notion de monnaie fondante) à la condition que celle-ci reste raisonnable et acceptée par les agents économiques. On le voit, si l’endettement est une partie de la solution, il est loin d’en constituer la réponse définitive.

Si le mix endettement-inflation a ses limites, les prélèvements devront continuer à couvrir une part importante du secteur non marchand. Une raison majeure des réticences à s’acquitter de l’impôt est le manque de visibilité de l’utilisation faite de l’argent. L’Etat est perçu comme un corps étranger que l’on ne contrôle pas vraiment et qui, jusqu’à présent, n’a eu de cesse de conforter le pouvoir des puissants. Le fait que le pouvoir soit donné à une équipe (Président + majorité parlementaire) pour une durée de cinq ans sans aucun mandat impératif confirme ce rejet et motive les forts taux d’abstention que nous connaissons actuellement.

La gestion même des services publics, de plus en plus orientée vers une culture du résultat fortement inspirée des méthodes sur secteur privé, dont les fonctionnaires sont soumis à une hiérarchie de plus en plus pesante 3 ne peut que questionner l’utilisation même de nos impôts. N’en serait-il pas autrement si les usagers pouvaient travailler en bonne intelligence avec les  travailleur-ses des services publics pour améliorer le fonctionnement des services publics ? Une telle orientation donnée aux services publics permettrait de percevoir ceux-ci, non comme une charge se traduisant par des impôts, mais comme un acte de décision économique qu’une population prend, choix alternatif à des démarches d’achats individuels. Chaque prélèvement serait ainsi affecté à une cause commune décidée démocratiquement et non pas noyée dans un budget public difficilement appropriable par les citoyen-es.

Cette intervention des usagers favoriserait une forte décentralisation de l’action des services publics en les rendant plus proches des citoyens. Elle permettrait de redonner du sens à la notion de bien commun et d’envisager par ce biais un dépérissement progressif de l’Etat.


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Notes:

  1. Les Echos du 30 novembre 2011, page 7
  2. Les Echos du 30 novembre 2011, page 3
  3. La folie Evaluation, de Alain Abelhauser, Roland Gori & Marie-Jean Sauret aux éditions Mille et une nuits