
Nous publions cet article paru initialement sur le site Contre Temps le 17 février 2026 avec l’autorisation de Vincent Gay pour CT.
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Les coopératives ont constitué une proposition alternative face aux menaces de fermetures d’entreprises. Cela a pu expliquer le renouveau de l’intérêt syndical pour les coopératives à partir des années 1980. Mais les projets de coopérative ont-ils tenu leurs promesses face aux destructions d’emplois ? Et comment les militant·es syndicaux se sont-ils emparés de ces projets ? En revenant sur plusieurs expériences contemporaines, Willy Gibard analyse les limites des coopératives comme réponse aux fermetures de sites industriels, et réfléchit à la façon dont le coopérativisme pourrait être intégré aux stratégies syndicales.
Vincent Gay : Tu as soutenu une thèse intitulée « Entreprendre et travailler autrement ? Représentations, pratiques et trajectoires d’engagements dans les coopératives de production à la CGT (1981-2023) ». Tu travailles donc sur une histoire contemporaine de l’engagement syndical de la CGT dans des projets de coopérative. Pourtant, l’histoire du mouvement coopératif est très ancienne dans le mouvement ouvrier. Comment alors expliquer historiquement ce rapport de la CGT aux coopératives ?
Willy Gibard : Ce n’est pas une période que j’ai étudiée dans ma thèse puisque je commence l’étude en 1981, mais effectivement l’avènement des premières associations ouvrières de production, ancêtre des Sociétés Coopératives et Participative (SCOP), est concomitante à l’émergence du mouvement ouvrier. Durant la deuxième moitié du XIXe siècle les militant.es sont souvent investi.es à la fois dans des coopératives de consommation ou de production, dans des caisses de secours mutuels et dans les partis ouvriers naissants comme le Parti Ouvrier Français.
La création de la CGT en 1895 va rassembler la plupart des militant.es les plus vindicatifs de l’époque qui se détournent un peu de la coopération. Dès lors, sitôt le début du XXe siècle, la CGT va détenir un réel ascendant sur le mouvement des coopératives de production dont leur nombre reste très mince (26 en 1900). Après la première guerre mondiale, la CGT s’écarte des idées anarcho-syndicalistes et acte la transformation de la société par une nationalisation des moyens de production. Sylvie Zaidman éclaire bien cet ascendant de la CGT sur le mouvement des coopératives de production durant cette période1.
Par exemple, en 1923 une convention est signée entre la CGT et la chambre consultative des associations ouvrières de production (ancêtre de la Confédération Générale des SCOP) qui oblige les coopératives à respecter les conditions de la CGT en cas de grève. Dans ce contexte les coopératives de production sont perçues comme secondaires voire suspectes à la CGT, comme du réformisme, voire de la collaboration de classe détournant les ouvrier.es de l’objectif de la révolution sociale.
Cette suspicion à l’égard des coopératives de production perdure durant tout le XXe siècle malgré quelques rares cas de succès de coopératives ouvrières de production soutenues par la CGT comme l’Association Ouvrière d’Instrument de Précision (AOIP) ou la Verrerie Ouvrière d’Albi (VOA). Cette méfiance se renforce avec le poids croissant du Parti Communiste Français (PCF) au sein de la CGT durant tout le XXe siècle. Cependant dans les faits, des coopératives de production continuent d’être dirigées par des syndicalistes CGT durant tout le siècle, le secteur du livre en est un des exemples les plus éclairants.
Vincent Gay : Tu fais commencer ton enquête en 1981, à un moment où l’idéal autogestionnaire semble battre de l’aile, idéal qu’on peut lier aux projets coopératifs. Par ailleurs, la CGT n’est pas connue pour son engouement pour l’autogestion dans les années 1970 même s’il existe des réagencements partiels au niveau confédéral à la fin de la décennie. Comment comprendre les évolutions doctrinales qui ont permis que la CGT s’approprie peu à peu un idéal coopératif ?
Willy Gibard : Tout d’abord, une première précision ; contre-intuitivement, l’idéal autogestionnaire des années 1970 porté syndicalement avant tout par la Confédération Française Démocratique du Travail (CFDT) n’est pas synonyme d’une défense des coopératives de production, bien au contraire. Edmond Maire est extrêmement critique envers les coopératives au début des années 1970. Pour la CFDT, l’autogestion signifie à moment-là un projet de société global et socialiste, ce qui ne correspond pas aux coopératives de production toujours enserrées dans les contradictions de la société capitaliste.
Si je commence mon enquête en 1981 c’est que les évolutions doctrinales de la CGT – qui restent par ailleurs assez faibles – sont avant tout conjoncturelles et fortement marquées par trois éléments de cette période. Tout d’abord, le contexte politique, l’élection de François Mitterrand et la mise en place d’un gouvernement comprenant des ministres communistes modifient les rapports de la CGT au gouvernement, dans un contexte où celui-ci favorise, de plus, fortement les coopératives de production.
Le second élément est syndical. Le recentrage de la CFDT en 1979 laisse un espace dans le jeu des concurrences propre au champ syndical pour la réappropriation de la thématique de l’autogestion par la CGT bien que ce mot d’ordre reste en définitive peu évoqué et marginal dans les discours et les archives que j’ai pu consulter.
Enfin, le dernier élément explicatif est économique. Cette période est en effet marquée par une forte désindustrialisation avec la fermeture de nombreuses usines en France. La CGT est alors confrontée à la perte de nombreux bastions syndicaux.
Dans ce contexte, le soutien de la CGT à des reprises d’entreprise en coopératives pour sauvegarder les emplois permet à la fois de faire perdurer une conflictualité au niveau local tout en tentant de sauver des bastions syndicaux d’un côté, tout en adoptant, de l’autre, une posture plus nuancée de « soutien critique » face au gouvernement au niveau national.
Malgré le réel investissement confédéral dans des expériences coopératives – avec la création d’un secteur confédéral dédié aux coopératives de production après le 41e congrès confédéral de 1982 par exemple – l’imprégnation de l’idéal coopératif au sein de la CGT au début des années 1980 reste cependant limitée pour deux raisons principales.
Tout d’abord parce que les coopératives de production sont toujours perçues comme secondaires face aux nationalisations au sein de la confédération. Le discours confédéral oscille ainsi entre soutien aux reprises en coopérative et vigilance sur ces dernières qui selon les mots d’Henri Krasucki ne sont pas des « îlots de socialisme » en régime capitaliste.
Ensuite, parce que l’impact de l’investissement de la CGT dans les coopératives de production durant cette période reste minime au regard du nombre d’emplois sauvés et de coopératives créées. J’ai dénombré dans ma thèse environ 2000 emplois sauvés pour une vingtaine de reprises d’entreprise effectives en coopérative entre 1981 et 1985 selon les différentes archives consultées.
Vincent Gay : Tu as mené une enquête à la fois au sein du pôle économique de la CGT et à la fois en étudiant des cas précis, anciens ou très récents. Tu as étudié en particulier le cas de Manufrance de Saint-Etienne qui a connu un très long conflit social en 1979. Peux-tu revenir sur le cas de cette entreprise et la façon dont a émergé le projet de création d’une coopérative ?
Willy Gibard : C’est un cas extrêmement intéressant car il est emblématique de la manière dont la CGT aborde les reprises d’entreprise en coopérative durant cette période. Manufrance représente une importance toute particulière à la fois pour la CGT, car c’est un bastion syndical, mais aussi pour le PCF qui dirige la ville sur une liste d’Union de la gauche, car cela engage la crédibilité de sa gestion municipale. Le maire communiste Joseph Sanguedolce, ancien secrétaire général de l’Union Départementale CGT de la Loire, a en effet été élu sur une promesse : pas de licenciements à Manufrance.
Comme tu l’as dit, de nombreux conflits sociaux émergent à la fin des années 1970 afin de préserver les acquis sociaux et l’emploi au sein de Manufrance. Sans revenir en détails sur l’histoire de cette entreprise, celle-ci est fermée une première fois en 1979, avant d’être reprise sous une nouvelle entité juridique la même année et de fermer à nouveau en octobre 1980. À ce moment-là, ce dossier est avant tout perçu comme un sujet revendicatif à la CGT, comme le démontre la mise en place d’un groupe de travail concernant cette lutte sous l’égide du secteur lutte de la confédération et de son dirigeant Jack Potavin.
Le projet de création d’une coopérative à Manufrance est pris dans l’urgence et résulte du contexte judiciaire. En effet, en cette fin 1980, l’entreprise est divisée en trois parties par le tribunal de commerce. Les deux parties bénéficiaires, la revue Le chasseur français et la vente par correspondance sont vendues ou octroyées en location de gérance par le tribunal à des entreprises privées. Seule la production des produits manufacturés, partie déficitaire, n’est quant à elle pas encore attribuée2.
C’est donc dans l’urgence et par le haut que la décision de créer une coopérative pour sauver les emplois est alors prise. C’est Henri Krasucki lui-même, alors secrétaire confédéral et responsable du secteur luttes et revendicatif, qui demande à l’Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens (UGICT)-CGT de Manufrance de créer la coopérative et d’en déposer les statuts, ce qui sera fait le 26 décembre 1980. Des tensions stratégiques apparaissent alors entre les syndicats CGT ouvriers et cadres au sein de l’entreprise Manufrance, certain.es représentant.es du premier étant en désaccord avec cette décision.
La décision de créer la coopérative Manufrance est donc prise sans consensus au sein de la CGT, ce qui entrainera d’importantes tensions ensuite. Elle est la reprise d’entreprise en coopérative la plus médiatique de la CGT durant cette période, une vingtaine d’autres suivront ensuite. Elle engage la responsabilité et la crédibilité de la CGT sur sa nouvelle stratégie concernant les reprises d’entreprise en coopérative, et sa fermeture entraine une méfiance forte et durable entre la CGT et le mouvement coopératif.
Vincent Gay : Tu as ensuite analysé un cas récent. Peux-tu revenir sur le sauvetage de cette entreprise de distribution de presse, et quelles différences as-tu pu percevoir par rapport au cas de Manufrance ? Autrement dit, y’a-t-il une ou des façons d’envisager le coopérativisme ?
Willy Gibard : L’étude de cette reprise d’entreprise en coopérative, appelée SCIC Distribution Provençale dans ma thèse, a été extrêmement riche car j’ai pu suivre l’entièreté du processus de reprise : de la lutte avec occupation des salarié.es jusqu’à la mise en place de la coopérative dans laquelle j’ai travaillé en stage durant un mois et demi.
Ce qui caractérise ce cas est l’importance des relais locaux mobilisés par les salarié.es pour mener à bien leur projet de coopérative. L’Union Départementale des Bouches-du-Rhône, tout comme les différents syndicats du département ont beaucoup aidé les salarié.es durant la lutte. De plus, le soutien d’experts qui avaient déjà suivi le dossier des SCOP-Ti dans la région et la réussite de cette lutte emblématique une dizaine d’années plus tôt ont convaincu les salarié.es de se lancer dans une reprise d’entreprise en coopérative pour sauver leurs emplois.
La véritable différence que j’ai pu observer entre Manufrance et ce cas contemporain est le caractère local désormais de ces projets de reprises. La confédération n’est plus du tout impliquée dans les reprises contemporaines en coopérative ; Maxime Quijoux ou Anne-Catherine Wagner font d’ailleurs le même constat3. C’est avant tout les configurations locales et notamment le soutien de personnalités politiques, de l’Union Locale ou de l’Union Départementale – parfois le soutien fédéral –, tout comme des expériences de reprises réussies localement qui rendent possible et pensable une telle revendication lors des fermetures d’entreprise pour les salarié.es.
En ce qui concerne la dernière question, force est de constater que le coopérativisme s’envisage essentiellement au sein de la CGT d’un point de vue secondaire et défensif, ce qui empêche de penser à la fois politiquement les formes d’organisation alternative du travail et stratégiquement la place que pourraient prendre les coopératives dans la transformation sociale. Dans la SCIC Distribution Provençale, l’organisation antérieure du travail est reproduite dans la coopérative, c’est également ce qu’observe Maxime Quijoux dans l’imprimerie d’Hélio Corbeil4.
Les militant.es sont peu formé.es et outillé.es à penser des formes alternatives de l’organisation du travail car la CGT a largement délaissé cette thématique. De plus, le rôle plus stratégique que pourraient jouer les expériences coopératives dans le processus de transformation sociale n’est pas pensé à la CGT. Bien que chaque reprise soit de réelles victoires ouvrières contre l’ordre établi capitaliste, elles restent des expériences éparses, essentiellement réalisées pour la sauvegarde de l’emploi, dans une perspective défensive.
À la fin des années 2010, une initiative a été lancée par la confédération afin de penser les coopératives d’un point de vue plus offensif, afin de tenter de pallier la précarité des livreurs à vélo ubérisés tout en souhaitant répondre à une volonté d’une plus grande autonomie dans leur travail pour ces travailleurs. Des statuts coopératifs CGT ont même été pensés et créés5.
Cette initiative s’est cependant heurtée à deux écueils. Elle concernait tout d’abord seulement les travailleurs de plateforme et elle était ensuite portée par un nombre restreint de personnes au sein de la confédération. Elle a ainsi peiné à trouver des relais au sein de la CGT, malgré les décisions prises lors du 52ème congrès sur la syndicalisation des micro-entrepreneurs. Elle a ainsi rapidement pris fin.
Vincent Gay : Ta thèse ne porte pas seulement sur la création de coopératives mais sur la façon dont le travail syndical est reconfiguré par la mise en œuvre de modèles coopératifs. Est-ce que le syndicalisme, construit comme espace agonistique, de résistance, peut-il avoir une fonction, dès lors que des syndicalistes deviennent d’une certaine façon les nouveaux cadres de l’entreprises ?
Willy Gibard : C’est toute la question, surtout pour la CGT qui s’est historiquement constituée comme défendant l’intérêt d’une classe – la classe ouvrière – contre une autre – la bourgeoisie et le patronat capitaliste – dans un rapport antagoniste. Les rapports salariaux coopératifs modifient cette représentation du monde.
Dans les deux cas étudiés les nouveaux membres de la direction sont des militants CGT aguerris, soit missionnés par la confédération dans le cas de Manufrance soit les anciens délégués syndicaux pour le cas de la SCIC Distribution Provençale. Le syndicat CGT a alors dans les deux cas bien du mal à résoudre cette nouvelle configuration salariale, qui apparait quelque peu insoluble durant mon enquête. Les nouveaux et nouvelles dirigeantes syndicales de la CGT semblent alors un démuni.es face aux rapports salariaux coopérativistes.
Afin de s’adapter, les discours syndicaux et les modes de justification de la présence syndicale évoluent ainsi progressivement au sein des deux coopératives que j’ai pu étudier. La CGT produit progressivement l’image d’un groupe de travail homogénéisé. J’ai pu notamment entendre lors d’une AG syndicale de la SCIC Distribution Provençale : « On n’est désormais plus en face du patronat, le patronat on ira le détruire peut-être dehors mais pas ici ! ».
L’organisation syndicale peine à définir le groupe à défendre. Avec cela, c’est la difficulté à penser et politiser les dominations toujours présentes dans le travail pour une partie du salariat que j’ai pu observer. L’image d’un groupe de travail homogène, sans divisions, ne colle alors pas avec le vécu du salariat subalterne toujours confronté à une division du travail, des inégalités de rémunération, et à certaines dominations dans le processus productif, bien que coopératif.
Dans ces reprises d’entreprise en coopérative c’est bien souvent la coopérative, qui a permis de sauver les emplois, qu’il s’agit de défendre pour la CGT. La non-reconnaissance des divisions qui traverse le salariat rend plus difficile la subjectivation politique du salariat subalterne et peut créer des désengagements militants. Cela déprécie, en effet, certaines pratiques syndicales valorisées auparavant dans l’entreprise, comme les usages agonistiques de confrontation face au chef ou la direction, qui étaient pourvoyeuses de valorisation sociale pour les ouvrier.es. Les revendications matérielles sont aussi dévalorisées dans ce contexte et différents rapports au salaire s’opposent en fonction de la place que l’on occupe dans le processus de production. La revendication d’augmentation de salaire, importante pour le salariat subalterne, l’est moins pour les cadres et dirigeant.es syndicaux.ales qui privilégient la défense de la coopérative6.
L’organisation syndicale est avant tout perçue, par la direction et une partie des anciens élus syndicaux, comme un relais vers les salarié.es avec comme objectif prioritaire de sauvegarder la coopérative. Cette perception s’oppose d’un autre côté à la volonté toujours présente chez une partie des ouvrier.es de considérer le syndicat comme une force d’opposition et de protection dans le travail face aux injustices ressenties. Ce sont les pratiques plus cogestionnaires qui sont désormais valorisées et permettent de favoriser des profils militants aux capitaux scolaires plus importants au sein de la coopérative.
Je constate ainsi une redéfinition de l’engagement militant chez tout.es les salarié.es au sein de la coopérative marseillaise et une baisse de l’intensité de celui-ci. Alors que les personnes connaissant un sentiment d’ascension sociale assimilent leur nouveau poste professionnel à du militantisme et réduisent leur engagement dans l’organisation syndicale, les salarié.es déçus des débouchés professionnels et/ou militants de la coopérative se désengagent eux et elles aussi progressivement de l’organisation syndicale par désillusion militante, voire quittent à terme la coopérative.
Vincent Gay : Ce type d’expérience oblige à un repositionnement du syndicalisme, comme tu viens de le dire, ce qui rend plus difficiles les revendications des salarié.es. Est-ce que cela s’accompagne d’une reconfiguration des modes de domination et de pouvoir dans l’entreprise ? Dans le documentaire « Entre nos mains », Mariana Otero montrait l’écart important dans le rapport au projet coopératif selon les catégories de salarié.es. La division du travail semblait se prolonger dans les rapports de pouvoir qui s’exerçaient lors du montage de la coopérative. Qu’en est-il dans les cas que tu as étudiés ?
Willy Gibard : Ce que j’ai pu observer sur mes terrains d’enquête c’est la forte illégitimité intériorisée par les ouvrier.es à reprendre leur outil de travail. Cette intériorisation est la résultante de nombreuses années de libéralisme économique où le pouvoir des salarié.es est sans cesse dénié et contesté alors que la capacité des « entrepreneurs » à gérer une entreprise est quant à elle naturalisée et jamais interrogée.
Dans le cas de la SCIC Distribution Provençale, c’est le processus de lutte, les nombreux débats, le fort investissement personnel dans la lutte, mais aussi les moments d’occupation qui permettent une politisation à bas bruit des enjeux de gestion qui entrainent une volonté progressive de vouloir récupérer son outil de travail pour les salarié.es. Le fait de devenir eux-mêmes les « patrons » de leur propre coopérative devient alors non seulement possible mais également souhaitable. Cette volonté nécessite donc un fort et long travail de politisation de la part de l’organisation syndicale.
Mariana Otero montre bien cette illégitimité ouvrière et la peur pour les salarié.es de s’investir dans un projet risqué où il faut investir ses deniers personnels. Ce qu’elle montre bien dans son documentaire est aussi, comme tu le dis, l’écart important dans le rapport au projet coopératif selon les catégories de salarié.es. Il est plus facile pour des cadres, aux capitaux scolaires et culturels plus importants, de s’approprier un projet coopératif, mais aussi d’avoir la capacité financière d’investir dans une coopérative. Cependant peu d’entre eux et elles décident en général de rester durant une lutte pour une reprise d’entreprise en coopérative.
Cette appropriation différenciée du projet coopératif lors d’une reprise se réalise alors aussi parmi le groupe ouvrier, entre les ouvrier.es avec des mandats syndicaux et les autres. La diversité des appropriations est alors la résultante à la fois de la division du travail mais aussi de la division du travail militant. Si la division du travail militant est importante, avec une forte centralisation du pouvoir dans les mains du délégué syndical et de certain.es élu.es syndicaux, ce qui était le cas sur mes terrains d’enquête, cette division va être reproduite lors du processus de création de la coopérative.
Pour prendre un exemple dans la SCIC Distribution Provençale, un groupe de travail a été ouvert à tous les salarié.es pour gérer la lutte et la future coopérative. Cependant, les personnes qui se sont finalement inscrites dans ce groupe étaient pour la grande majorité d’entre elles des ancien.nes élu.es syndicaux, seul.es de rares salarié.es sans expérience syndicale préalable ont investi le groupe. Une importante sélection sociale au sein même du groupe ouvrier s’est donc opérée durant le processus de montage de la coopérative, ce qui réduit la capacité d’appropriation de la coopérative pour le reste des salarié.es.
Les dirigeant.es syndicaux étaient directement en relation avec le cabinet d’expertise mais aussi avec l’Union Départementale CGT, leurs savoir-faire militants jouaient irrémédiablement dans ce processus. Ils – c’était une grande majorité d’hommes blancs – se sentaient plus autorisés à parler avec les experts ou avec les représentants de l’État grâce à l’accumulation de nombreuses compétences, militantes, oratoires etc.
Les processus de création de coopérative posent alors directement la question des pratiques démocratiques dans les sections syndicales en amont des reprises d’entreprise, mais aussi des divisions genrées et raciales traversant le groupe ouvrier, se reproduisant durant le montage d’une coopérative. Les élu.es syndicaux avaient conscience de ces divisions, plusieurs fois des femmes sans expérience syndicale ont été incitées à aller en réunion avec des élus syndicaux plus aguerris lors des rencontres avec les représentants étatiques. Les effets de cette division restaient cependant importants et ne peuvent être réellement réduit qu’au profit d’une réflexion sur le long terme afin de permettre en amont à cette fraction du salariat de trouver sa place dans le syndicat.
Vincent Gay : Comment les salariés et les syndicalistes sur lesquels tu as enquêté voient le potentiel transformateur des coopératives ? On a souvent l’impression que les coopératives naissent dos au mur, lors de menaces de licenciements et de fermeture de sites. Est-ce que de là peut naitre une alternative même partielle au capitalisme.
Tu mentionnes à ce titre Erik Olin Wright qui voit dans les coopératives « l’alternative la plus nette à l’organisation capitaliste », et on peut en effet se dire que la coopérative suscite de nouvelles formes de citoyenneté dans l’entreprise qui s’opposent à l’ordre entrepreneurial. Mais d’un autre côté, le capitalisme a souvent su ménager certaines marges inoffensives. Comment envisages-tu ces enjeux ?
Willy Gibard : Merci pour ta question, je pense qu’elle soulève un enjeu central, car stratégique, lorsque l’on s’intéresse aux coopératives de production. Erik Olin Wright voit effectivement dans les coopératives « l’alternative la plus nette à l’organisation capitaliste7 ». La viabilité de ces alternatives serait prouvée selon lui par des conditions d’existence meilleures en leur sein8. Elles permettraient également « de petites transformations successivement [qui] produisent en s’additionnant, un changement qualitatif au sein même du système social9. » Or, au regard de mes travaux, ses conclusions peuvent se questionner.
Tout d’abord parce que dans les reprises d’entreprise en coopérative les conditions d’existence pour les travailleur.euses ne sont pas toujours meilleures. Les coopératives une fois reprises sont parfois plus frontalement confrontées à la concurrence du marché capitaliste sur lequel elles se retrouvent souvent face à leurs anciens employeurs. C’est notamment le cas des SCOP-Ti qui ont eu beaucoup de difficultés à commercialiser leur nouvelle marque de thé dans la grande distribution face à Unilever.
Ces difficultés entrainent d’importants problèmes de trésorerie qui sont parfois renforcés par un appareil productif désuet, le patronat n’ayant souvent pas investi dans ces usines en prévision de leur fermeture prochaine. Toutes ces contraintes capitalistes peuvent pousser les salarié.es coopérateur.trices à décider de réduire ou geler leurs propres salaires ou encore à réaliser du travail gratuit afin de tenter de pérenniser l’activité de la coopérative. Cette volonté de sauver la coopérative peut engendrer, comme le pressentait Rosa Luxembourg il y a déjà plus d’un siècle10, une certaine auto-exploitation des salarié.es sociétaires. J’ai pu observer ce phénomène sur mes deux terrains d’enquête.
Ensuite, comme tu l’as bien dit le capitalisme sait aussi très bien se ménager des marges inoffensives ne faisant que renforcer son emprise. Les salarié.es sociétaires étant pris dans les méandres des règles capitalistes pour préserver leur activité, certain.es militant.es aguerri.es investissent leur énergie dans la coopérative et non plus dans l’organisation syndicale, l’horizon de transformation de la société devient ainsi plus lointain. Le PDG d’une entreprise reprise en coopérative grâce à une importante lutte syndicale reconnait ainsi qu’il y a désormais « moins de syndicalisme » au sein de celle-ci11.
Le militantisme syndical au sein des coopératives reprises devient plus difficile car ce sont souvent les anciens dirigeants syndicaux qui sont à la direction des coopératives créées et par conséquent les rapports salariaux y deviennent plus individualisés. Sans figure oppositionnelle contre laquelle s’opposer la représentation d’un antagonisme de classe pour les travailleur.euses sociétaires devient moins palpable. Ces transformations entrainent aussi une reconfiguration des pratiques syndicales légitimes. Les formes plus agonistiques – opposition face aux chefs, à la direction, grève, débrayages – sont progressivement dévalorisées dans ces coopératives au profit de pratiques plus cogestionnaires.
Ce qui interroge aussi les organisations syndicales et leurs capacités à structurer le salariat subalterne, les pratiques agonistiques constituent, en effet, une valorisation symbolique importante pour celui-ci. Être ouvrier.e et pouvoir s’opposer à son patron et au rapport salarial d’exploitation via son organisation syndicale étant un puissant vecteur de valorisation de sa condition sociale. Avec la dévalorisation progressive de ces formes de résistances agonistiques dans le travail, c’est une fraction du salariat subalterne qui se désengage progressivement de l’organisation syndicale.
Entre le désengagement des militant.es convaincu.es qui s’affairent désormais à la coopérative, désinvestissant l’organisation syndicale, et le désengagement des militants et militantes les plus radicales déçues des débouchés militants offerts dans la coopérative, le potentiel transformateur des coopératives semble bien mince, ce qui favorise la perception de coopératives faisant partie des marges inoffensives du capitalisme.
Malgré cela, il me semble qu’une réflexion mériterait d’émerger concernant les possibles transformateurs des coopératives de production d’un point de vue stratégique. En effet, en dépit des différents écueils évoqués précédemment, certaines coopératives de production restent des lieux permettant de penser le travail et son organisation de manière différente. Les reprises d’entreprise en coopérative sont aussi durant la période de vraies victoires ouvrières, en ce qu’elles déjouent les verdicts économiques du marché, présentés comme inéluctables.
De plus, les refus récents à des offres de salarié.es de reprises d’entreprise en coopérative (Vencorex12, Brandt, etc.) par les tribunaux de commerce, montrent que la solution coopérative reste largement perçue par les banques, le patronat et l’État comme une menace pour l’ordre capitaliste existant. Elles détiennent ainsi un aspect symbolique qu’il ne faut pas négliger. Elles sont une manière de subvertir le pouvoir patronal, avec l’accession d’une fraction – certes stabilisée et militante – des classes populaires au pouvoir d’une entreprise tout en redistribuant le profit de manière moins capitaliste. Cependant, présenter ces pratiques comme des « déjà-là » communistes contre le capitalisme me semble, dans le cas des coopératives, trop rapides13.
Il me semble que les possibles effets transformateurs des coopératives pourraient plutôt être pensés non pour leurs capacités propres de subversion de l’ordre établi mais plutôt en les liant à l’économie générale des luttes syndicales. Les coopératives de production pourraient se penser comme partie intégrante du mouvement syndical, et partant, être des supports à la fois logistiques, financiers et humains à celui-ci.
Pour donner un exemple, durant mon enquête, à plusieurs reprises certain.es salarié.es étaient détaché.es sur leur temps de travail pour aller prêter main forte à des occupations et des luttes de salarié.es CGT. Ces pratiques coopératives pourraient être les prémices de supports pluriels à des contestations plus frontales envers le capitalisme, contre une récupération inoffensive de ces expériences. Les coopératives tout comme le syndicalisme doivent ainsi veiller à ne pas devenir des instruments de contrôle social permettant la reproduction de l’ordre social dominant14.
Cette position stratégique doit cependant être débattue au sein des organisations syndicales et ne peut se penser qu’au prix d’une réflexion lucide sur la place actuelle des coopératives en régime capitaliste. Passer à côté de ce débat pour les organisations syndicales signifie la menace de continuer de soutenir des coopératives devenues largement inoffensives pour lutter contre le capitalisme, réduites à des victoires symboliques.
Pour ce faire, il s’agirait alors d’assumer que les coopératives sont moins des « espaces libérés15 » que des entreprises lucratives qui restent traversées par de multiples dominations. Selon un certain nombre de conditions très difficiles à réunir en système capitaliste – bonne santé financière, maintien de pratiques agonistiques nourrissants la démocratie coopérative, reconnaissance des divisions traversant le collectif de travail, rejet du travail gratuit – elles pourraient être des supports à des moments contestataires voire insurrectionnels.
Notes
1 Sylvie Zaidman, « La CGT et les coopératives ouvrières de production », 1995, n° 61, Cahiers Maurice Thorez, pp. 55 68.
2Pour un retour sur cette histoire et les liens complexes avec l’État, voir : Willy Gibard, « Une fin prévue d’avance ? L’État et la disparition de la coopérative Manufrance (1980-1985), Le mouvement social, 2025/4, n°293.
3Maxime Quijoux, Adieux au patronat, Editions du Croquant, Vulaines sur Seine, 2020. ; Anne-Catherine Wagner, « Des coopératives dans la mondialisation. L’ancrage local comme légitimation de la propriété collective », Sociétés contemporaines, 2020, vol. 118, no 2, pp. 103 131.
4Maxime Quijoux, Adieux au patronat, op. cit., page 133.
5Pour un retour sur cette expérience : Anne Braun, Arthur Hay et Hélène Viart, « Entretien croisé avec Anne Braun, Arthur Hay et Hélène Viart », in Willy Gibard et Chloé Lebas (dir.), Défendre les travailleur.euses en gérant les entreprises ? Quand syndicats et coopératives se rencontrent, Bordeaux, Le Bord de l’eau, 2025, pp. 191 211.
6Karel Yon, « Politiser le travail ou l’entreprise ? Trois registres de citoyenneté industrielle », Sociologie du travail, 2022, vol. 64, no 4.
7Erik Olin Wright, Stratégies anticapitalistes pour le XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2020, page 91.
8Erik Olin Wright, Utopies réelles, Paris, la Découverte, 2017, page 526.
9Ibid., p. 511.
10« D’où, pour la coopérative de production, la nécessité contradictoire pour les ouvriers de se gouverner eux-mêmes avec tout l’absolutisme nécessaire, et de jouer vis-à-vis d’eux-mêmes le rôle de l’entrepreneur capitaliste. De cette contradiction la coopérative de production meurt, en ce sens qu’elle retourne à l’entreprise capitaliste, ou bien, au cas où les intérêts des ouvriers sont les plus forts, qu’elle se dissout », Rosa Luxemburg, Réforme sociale ou révolution ? extraits, [1899], Paris, l’Herne, 2016, pages 56 57.
11Maxime Picard, « Entretien avec Maxime Picard », in Willy Gibard et Chloé Lebas (dir.), Défendre les salarié.es en gérant les entreprises ? Quand syndicats et coopératives se retrouvent, Lormont, Le Bord de l’eau Éditions, 2025, page 164.
12Tribune Guillaume Gourgues, Maxime Quijoux, Anne-Catherine Wagner « Vencorex : « La solution coopérative demeure largement ignorée par les pouvoirs publics », Le monde, 15 mai 2025
13Benoît Borrits, Coopératives contre capitalisme, Paris, Éditions Syllepse, 2015.
14Sophie Béroud, « Pistes pour une lecture marxiste des enjeux syndicaux contemporains », Contretemps, 2018.
15Jérôme Baschet, Basculements : mondes émergents, possibles désirables, Paris, La Découverte, 2021.








