Irlande2Il aura un siècle dans quelques jours, l’armée britannique écrasait l’insurrection irlandaise. L’Empire ne le savait pas encore, mais cette victoire sonnait son glas. Mais c’est une autre histoire. Encore que nous serions sans doute avisés de chercher dans les coins et recoins des effritements et des effondrements des empires coloniaux les traces de l’activité autogestionnaire des opprimé(e)s et des exploité(e)s. Olivier Cauquelin reviendra longuement sur les expériences autogestionnaires de l’Irlande des années 1920 dans un article qu’il prépare pour la seconde édition de l’e-Encyclopédie internationale de l’autogestion.

Mais si nous revenons à Pâques 1916, ce n’est pas pour raconter l’insurrection, ni pour écrire une notice biographique de James Connolly, ni pour souligner l’articulation des la question nationale et de la révolution socialiste – nous renverrons ici notamment à la lecture de James Connolly et le mouvement révolutionnaire irlandais de Roger Faligot 1 –, mais pour évoquer la pensée d’un révolutionnaire dont la fin tragique et héroïque ne peut résumer le parcours intellectuel et militant.

Irlande1Dans la préface au premier tome des Oeuvres politiques de James Connolly, Le rôle de la classe ouvrière dans l’histoire de l’Irlande, paru en 1986 2, Michel Trebitsch évoque la recherche par le fondateur de l’Irish Socialist Republican Party et de l’Irish Citizen Army d’une forme politique inspirée du syndicalisme révolutionnaire et de son expérience au sein des wobblies états-uniens, un « parti » qui soit un « espace, à la fois lieu des luttes immédiates et préfiguration de la société future, assez ouvert pour englober toutes les formes de luttes, assez concret pour s’enraciner dans la culture populaire ». Michel Trebitsch signale que James Connolly « se rattache très expressément » à l’héritage du socialisme utopique et du mouvement coopératif, « sans être prisonnier de ses illusions ». On peut ainsi lire dans Le rôle de la classe ouvrière dans l’histoire de l’Irlande, le livre que James Connolly publie en 1910, une longue évocation de la « communauté socialiste de Ralahine ». C’est, insiste Michel Trebitsch, le signe de l’attention portée par le révolutionnaire irlandais à « la multiplicité des formes d’intervention de la lutte révolutionnaire ». C’est, continue-t-il, au nom de l’esprit du mouvement coopératif que James Connolly se montre « favorable à toute prise de responsabilité initiant les travailleurs à l’“administration des choses” ». Il relève chez Connolly des éléments, qui, même s’ils ne sont pas « véritablement théorisés », sont d’une extraordinaire modernité : il a une vision « décentralisatrice » des luttes « indissociable de sa conception de la “conscience” de classe ». Connolly ne définit pas la « conscience » comme un tout homogène, mais comme étant elle-même l’articulation de « plusieurs consciences ».

Dans son chapitre 10, James Connolly évoque longuement la figure d’un socialiste irlandais, William Thompson (1775-1833). Originaire de Cork, utopiste inspiré par Robert Owen, Thompson, écrit Connolly, « croyait qu’il était possible de parvenir au socialisme en fondant des colonies coopératives ». Pour lui, Thompson se situe à la charnière entre Owen et Marx ; il est, écrit Connolly, un « précurseur » de Marx, au sens où il insiste, comme lui, sur le fait que ces coopératives doivent être « édifiées par les travailleurs eux-mêmes » et non par de riches philanthropes ou par l’État (Connolly, 1986 : 128-129).

Le chapitre 11 du livre de James Connolly, intitulé « Une utopie irlandaise » est consacré à « la première tentative pour trouver une voie pacifique [le pays est alors secoué par des révoltes paysannes contre les grands propriétaires fonciers] menant à l’émancipation sociale ». En 1831, influencés par Robert Owen, les instigateurs du projet décident de « tenter d’établir une colonie socialiste » et bâtissent l’Association coopérative agricole et industrielle de Ralahine dans le comté de Clare. Connolly cite longuement les statuts et les objectifs de la coopérative parmi lesquels nous retiendrons : « Constitution d’un capital collectif 3 » ; « La société sera dirigée et ses affaires seront gérées par un comité de neuf membres, élus tous les six mois par tous les membres adultes hommes et femmes » ; « Le comité se réunira chaque soir, ses délibérations seront régulièrement transcrites dans un registre […] dont le secrétaire fera le compte-rendu devant l’assemblée générale ».

Tirant le bilan dans un livre paru après l’échec de la tentative, un des disciples de Robert Owen écrira : « Si nous voulions y faire régner la justice, il nous fallait adopter des règles équitables. Et seul pouvait y conduire un système égalitaire fondé sur la propriété collective où le travail de chaque membre a la même valeur que celui des autres et où l’on échange du travail contre du travail. Il ne fut pas possible de parvenir à ce degré d’égalité à Ralahine, mais nous prîmes des dispositions pour que tous éprouvent un sentiment de sécurité, de loyauté et de justice. »

Connolly n’omet pas de signaler en quoi le machinisme est libérateur du travail. « Ceux qui craignaient, écrit-il, que l’instauration de la propriété collective ne nuise au progrès et à l’invention, seront certes rassurés d’apprendre que cette communauté de paysans irlandais “ignorants” introduisit à Ralahine la première moissonneuse utilisée en Irlande. » L’introduction de la machine fut salué « comme un bienfait des dieux à une époque où en Angleterre les gentlemen-farmers en étaient encore à débattre gravement de la possibilité d’utiliser cette invention ». Fort de la mécanisation-libération qu’ils avaient introduite dans leur coopérative, les travailleurs associés ont rédigé une Adresse aux paysans du conté pour leur monter « les conséquences différentes d’une invention selon que l’on se retrouve en régime de propriété collective ou de propriété capitaliste » (Connolly, 1986 : 150) : « Notre machine est l’une des premières jamais proposées aux classes laborieuses dans le but de faciliter leur travail tout en accroissant leur bien-être. Elle ne favorise aucun d’entre nous à titre exclusif, et elle ne prive personne de travail. Toutes les machines utilisées pour raccourcir la durée du travail ont tendance, sauf dans une société coopérative telle que la nôtre, à faire baisser les salaires, à priver les travailleurs d’emploi, et en fin de compte, soit à les affamer, soit à les contraindre de trouver un nouvel emploi (ce qui fait aussi baisser leurs salaires), soit à les pousser à l’«émigration. Alors, si les classes laborieuses voulaient s’unir fraternellement et pacifiquement pour adopter notre système, aucun pouvoir ni aucun parti ne pourrait empêcher leur victoire » (21 août 1833) 4.

En refermant ce chapitre, Connolly attribue les causes de l’échec de Ralahine à l’environnement capitaliste et aux lois agraires de l’Angleterre. Qualifiant la coopérative d’«expérience limitée de socialisme avec tous les défauts d’une expérience », il en appelle à sa généralisation en Irlande et dans le monde (Connolly, 1986 : 152).

« Ralahine a été comme un point d’interrogation irlandais se dressant dans le désert de la pensée capitaliste et de la pratique féodale, les défiant, en vain, l’une et l’autre de fournir une réponse » (Connolly, 1986 : 153).

James Connolly a été fusillé le 12 mai 1916 à Dublin.

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Notes:

  1. Roger Faligot, James Connolly et le mouvement révolutionnaire irlandais, Paris, François Maspero, 1978.
  2. James Connolly, Oeuvres politiques, t. 1, Le rôle de la classe ouvrière dans l’histoire de l’Irlande, Paris, Arcantère, 1986. Le second tome n’est malheureusement jamais paru.
  3. En réalité le capital, la terre, les bâtiments et les machines appartiennent à un propriétaire philanthrope auquel les sociétaires de la coopérative paie une redevance dans le but d’en devenir à terme les propriétaires collectifs.
  4. Je ne résiste pas au plaisir du clin d’oeil et de renvoyer le lecteur à Pierre Naville, Vers l’automatisme social ? Machines, informatique, autonomie et liberté que viennent de rééditer les éditions Syllepse avec une préface de Pierre Cours-Salies.