La 6e rencontre internationale de l’Économie des travailleur-ses s’est déroulée à Pigüé (Argentine) du 30 août au 2 septembre 2017. Elle faisait suite aux trois rencontres régionales qui se sont déroulées en 2016 à Montevideo pour l’Amérique du Sud, à Mexico pour l’Amérique du Nordet centrale et à Thessalonique pour la région euro-méditerranéenne. C’était donc un grand retour au pays d’origine de ce « mouvement » initié il y a dix ans par la Facultad abierta (Faculté ouverte) de l’Université de Buenos Aires, l’occasion de faire le point sur ses perspectives. Elle a été précédée par une semaine d’activités : visites de coopératives (de production, de logements, de consommateurs, de crédit), de Bachilleratos populares, d’un marché coopératif, d’ateliers et de repas dans des restaurants récupérés par les travailleurs-ses dont nous avons rendu compte sur notre site. Il convient de saluer la qualité de l’ensemble de l’organisation.

Environ 500 participant-e-s (coopérateurs-trices, militant-e-s de l’autogestion, syndicalistes, travailleurs-ses, universitaires) se sont retrouvé-e-s, venu-e-s de nombreux pays des différents continents. Outre la présence de représentant-e-s de nombreuses entreprises récupérées d’Argentine (à relever la présence de FASINPAT, ex Zanón, révélatrice de velléités d’unification du mouvement), l’Amérique du Sud était évidemment largement représentée par des délégations du Brésil, du Chili, de Colombie, du Pérou, d’Uruguay et du Venezuela. L’Amérique du Nord et centrale était présente au travers de délégués venus du Canada, de Cuba, des Etats-Unis et du Mexique. L’Europe n’était pas en reste avec la présence de délégations venues d’Allemagne, de Croatie, de l’État espagnol, de France, d’Italie, de Grèce, du Royaume-Uni et de Turquie. Outre ces grandes régions, des délégué-e-s d’Afrique du Sud, de Chine, du Bangladesh et du Kurdistan étaient également présent-e-s.

La rencontre a débuté le 30 août au soir à l’Hôtel Bauen de Buenos Aires, hôtel emblématique devenu un symbole de la résistance et de création culturelle, qui a été relancé par ses travailleurs-ses dès 2003 et qui reste sous la menace d’une expulsion. Un moment fort, un an et demi après l’arrivée au pouvoir du gouvernement Macri, d’orientation néolibérale et qui se montre ouvertement hostile aux reprises d’entreprises par les travailleurs-ses sous forme de coopératives. Les participant-e-s ont été ensuite transporté-e-s en bus de nuit pour rejoindre Pigüé, une petite ville de 20 000 habitants située dans la Pampa dans laquelle se trouve la coopérative des textiles Pigüé qui a accueilli cette 6e rencontre internationale.

Deux premières tables ont ouvert ces rencontres. La première portait sur l’analyse politique et économique de la crise du capitalisme mondial, la seconde sur l’autogestion en tant que pratique et projet. Notre association est intervenue sur la question du périmètre de l’économie des travailleurs dans une contribution que nous publierons prochainement sur le site.

A partir du vendredi 1er septembre, la priorité a été donnée aux ateliers et commissions de travail. Une grande place dans ces ateliers a bien sûr été donnée à « l’autogestion en tant que pratique et projet », permettant ainsi aux différentes entreprises et expériences d’échanger entre elles. D’autres sujets essentiels ont été abordés tels que celles de « L’État et les politiques publiques à l’égard de L’économie des travailleurs », « L’Économie des travailleurs dans une perspective de genre », « Éducation populaire et production de savoirs dans l’Économie des travailleurs », « L’articulation et la coordination entre syndicats et travail autogestionnaire », etc.

Le rapport à l’État et à la politique institutionnelle a été un sujet essentiel de ces rencontres. Si l’Économie des travailleurs-ses est vue comme une économie directement prise en charge par les principaux intéressés, il va de soi que les formes actuelles de celle-ci, notamment la coopérative de travail, ont du mal à vivre dans un cadre néolibéral. Les politiques ont une incidence directe sur la régularisation ou pas des coopératives, sur leur financement par l’existence de fonds dédiés ou de commandes publiques. De même, l’addition de coopératives ne constituera jamais en soi l’Économie des travailleurs-ses. Dès lors, comment envisager les coopérations entre unités de production dans un cadre public qui ne soient pas des rapports de domination de l’État ? Dans les prochaines années, on suivra les évolutions de la politique du gouvernement Macri en Argentine à l’égard des coopératives, du gouvernement cubain qui affirme que les coopératives peuvent constituer une alternative au retour au capitalisme dans cette île ou encore du processus de paix en Colombie dans lequel les anciens guérilleros des FARC se réinsèrent dans la société au travers de l’économie populaire.

Un autre sujet abordé dans le cadre de cette rencontre concerne les rapports entre syndicats et Économie des travailleurs. Il est à noter que les quelques organisations syndicales présentes (Fédération graphique de la CGT argentine, Union syndicale Solidaires, CGT espagnole, Syndicat mexicain des électriciens, Plenario Autogestión du PIT-CNT uruguayen) sont par nature favorables à la perspective autogestionnaire. Si en France, ce sont souvent des sections CGT qui sont à l’initiative de transformations d’entreprises en coopératives de travail, il n’en est pas de même dans de nombreux pays, notamment l’Argentine, où les coopérateurs sont des travailleurs-ses indépendant-e-s et non des salarié-e-s. De ce fait, de nombreux syndicats (hormis dans l’imprimerie et certains secteurs de la métallurgie) considèrent hélas qu’ils n’ont pas vocation à regrouper ces travailleurs-ses et donc à soutenir la formation de coopératives. La coopérative de travail comme voie de la transformation sociale a encore bien du chemin à faire… mais la relation entre les syndicats et les coopératives diffèrent selon les pays, à l’image du Mexique ou de l’Uruguay.

A noter la participation de la Rencontre à la mobilisation du 1er septembre dans toute l’Argentine pour la réapparition de Santiago Maldonado, jeune manifestant qui a disparu le 1er août à la suite d’une intervention musclée lors d’une manifestation de la communauté mapuche – Amérindiens vivant en Patagonie. Sinistre retour d’événements que l’on croyait révolus…

Cette année, deux nouveaux axes de débat ont été intégrés : « l’économie des travailleur-ses dans une perspective de genre(s) » et « Éducation populaire et production de savoirs dans l’économie des travailleur-ses », qui ont rencontrés un réel succès et une bonne participation. Le rôle des femmes dans les luttes en Chine et dans le confédéralisme démocratique au Kurdistan a été particulièrement souligné, tout comme la richesse des différentes expériences d’éducation populaire.

L’Assemblée de clôture de cette rencontre du 2 septembre a permis à chacune et chacun de s’exprimer sur le bilan et les suites à envisager. De nombreuses interventions ont exprimé le souhait que désormais ces rencontres soient l’occasion de constituer progressivement un véritable corpus politique international dépassant la simple rencontre tous les deux ans. Ceci suppose bien entendu que des échanges permanents s’établissent entre les participant-e-s entre deux rencontres. Cela pose bien entendu la question de la formation d’un véritable comité international et des comités régionaux qui animeraient diverses commissions entre ces rencontres… Notre Association est intervenue dans ce sens et s’inscrit totalement dans cette perspective.

Au cours d’une décennie de rencontres mondiales puis régionales à partir de 2014, le réseau de l’Économie des travailleurs-ses s’est étoffé et diversifié. De réseau universitaire à l’origine, il est parvenu à agréger progressivement de nombreux acteurs de l’autogestion, à commencer par les travailleurs-ses des entreprises récupérées. Si la participation des organisations syndicales reste très modeste, la volonté de les inclure est sans ambiguïté. La transition entre un réseau international et la constitution d’un « mouvement autogestionnaire mondial » susceptible d’avancer sur une réflexion stratégique face au modèle de domination capitaliste a été plus qu’esquissée. A présent, il convient de traduire en actes cette aspiration.

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