villa-el-salvador-cuavesLorsqu’on parle d’autogestion, la question des limites revient fréquemment. Est-il possible, par exemple, d’imaginer un projet autogestionnaire à grande échelle ? L’expérience historique de la communauté urbaine autogestionnaire de Villa El Salvador, au Pérou, nous montre que oui …

Par la vitre du minibus déglingué, nous découvrons les larges rues poussiéreuses de Villa El Salvador. Ce district populaire de Lima compte plus de 300 000 habitants. Avec son parc industriel, son université, ses zones agricoles, Villa El Salvador est un des pôles de développement important de la périphérie sud de Lima. Sa particularité  ? Être né à partir de rien, sur un terrain désertique sans infrastructure, où les habitants ont imaginé et construit eux-mêmes une ville. Une ville qui a fonctionné pendant plus de vingt ans de manière autogérée…

« Puisque nous n’avons rien, nous ferons tous »

Dans les locaux de la radio communautaire qui existe encore aujourd’hui, Roel Barranzuelo nous raconte : «  Il y a 40 ans, il n’y avait rien ici. Que du sable et quelques lézards. Même les oiseaux ne venaient pas jusqu’ici ». Il est l’un des premiers habitants de Villa El Salvador. En avril 1971, il est parmi les quelques dizaines de familles pauvres qui commencent à occuper des terrains de l’État avec l’espoir de pouvoir s’installer. Face à la pression populaire des «  envahisseurs  », le gouvernement finit par leur céder un vaste espace désertique à 20 km au sud de Lima. «  Les 200 personnes qui avaient commencé à occuper les terrains se sont transformées du jour au lendemain en 2000, les 2000 en 30 000. Chaque jour arrivaient de nouvelles familles, avec quelques planches pour construire des cabanes de fortunes. En quelques semaines, nous étions près de 100 000, chacun avec son petit morceau de terrain. Mais il n’y avait rien. Nous sommes arrivés si nombreux que nous avons dû nous organiser ». L’élément déclencheur a été la volonté que les enfants ne perdent pas l’année scolaire. « On s’est organisés entre voisins et on a construit les premières écoles, grâce au travail communautaire. Puis on a continué pour l’eau, l’électricité, etc. Nous avions un slogan : ‘’Puisque nous n’avons rien, nous ferons tout ‘’ ». Parmi ces milliers de premiers arrivants, on trouve des dirigeants paysans, des syndicalistes révolutionnaires, des chrétiens inspirés par la théologie de la libération… Des leaders de tous horizons qui ont su concorder dans leur volonté de construire une ville différente et dont l’expérience a permis de jeter les bases de l’auto-organisation de Villa El Salvador.

De l’auto-organisation à l’autogestion urbaine

Très vite, les choses se structurent. Un système de participation directe basé sur l’organisation entre voisins et sur les liens de proximité et de solidarité est mis en place. En 1973 a lieu la première grande convention qui réunit les voix de tous les habitants. Au cours de celle-ci se crée la Communauté Urbaine Autogestionnaire de Villa El Salvador (CUAVES) et se décide un premier plan d’urbanisme. Sigifredo Velasquez a 13 ans lors de la convention. Il y assiste à la place de sa mère, déléguée de quartier, qui ne sait pas s’y rendre. Ils sont plus de 2000 délégués. A Villa El Salvador, tout est basé sur une organisation territoriale précise. Selon Sigifredo, c’est entre autres grâce à cela que les gens se sont très vite appropriés l’idée d’auto-organisation. « La base de l’organisation est le pâté de maison, qui compte 24 parcelles, c’est-à-dire 24 familles. Celles-ci élisent un comité lors d’assemblées ouvertes à tous les voisins. Il est composé de cinq représentants aux responsabilités spécifiques : éducation, production et services, santé, etc. ». À 20 ans, Sigifredo a été représentant de son quartier. Toute sa génération s’engageait pleinement dans l’organisation de Villa El Salvador, des responsabilités de quartier jusqu’aux postes de porte-parole de la Cuaves. « Environ 16 pâtés de maisons forment un groupe résidentiel. Au centre de chaque groupe, on trouve une place publique où se trouvent les services communs comme des infrastructures sportives, une maison commune… Les habitants participent aux assemblées de leur groupe résidentiel. Ils y élisent aussi des représentants, avec des fonctions identiques que celle du comité de pâté de maison. Et l’ensemble des représentants des groupes résidentiels forment l’assemblée plénière de la communauté. A cette organisation communale territoriale s’ajoutent aussi des groupes plus thématiques, sur base de secteurs d’activités ou de groupes d’intérêt. Il y a aussi beaucoup de travail communautaire.» «C’est un modèle qui a très bien marché pendant 20 ans  !», conclut Sigifredo.

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Un autre pouvoir

Le modèle d’organisation de la Cuaves, basé sur les assemblées de base, les mandats révocables, les liens de proximité, la participation de tous (tant aux décisions qu’à l’effort collectif), a permis de répondre aux nécessités immédiates, comme la construction des infrastructures ou l’attribution des terrains. Mais il a aussi permis d’imaginer des plans à moyen et à long terme pour la construction de la ville. Roel affirme, avec beaucoup de fierté, que « dès le départ, nous voulions éviter de devenir un bidonville de plus. Nous avons voulu imaginer une vraie ville basée sur l’égalité de classe et de genre, où tout le monde puisse se développer dans des conditions égales. Nous n’avions rien, ni route ni électricité. Et pourtant, lors d’une convention, on a dit que Villa devait avoir son université, son parc industriel  ». Sigifredo ne dit pas autre chose  :  «  Avec le recul, je pense que Villa El Salvador a été une ville nouvelle en avance sur son temps. De par la vision de long terme et l‘importance donnée au développement, à l’éducation… mais tout ça à partir des voisins eux-mêmes. Vu que l’État était absent, c’est le peuple organisé qui était l’État ». En 1983, la ville est reconnue comme district, avec ses propres institutions municipales. Les premières élections municipales posent la question de la coexistence d’un double pouvoir, l’un officiel, représentatif classique, et l’autre communautaire et participatif. Pendant plusieurs années fonctionne un système de cogestion, qui associe les deux formes d’organisation à travers des commissions mixtes. Plusieurs décrets sont adoptés par les nouvelles autorités municipales. Ceux-ci reconnaissaient la légitimité de la Cuaves et de son système autogestionnaire et stipulaient que ce qui était décidé au niveau de la communauté devait être appliqué au niveau de la municipalité.

Une utopie qui s’éteint …

Cet âge d’or ne durera qu’un temps. Vers la fin des années 1980 et le début des années 1990 surgissent deux éléments qui vont provoquer le déclin de l’autogestion à Villa El Salvador. « En premier lieu, c’est le phénomène du terrorisme, avec le Sentier Lumineux 1 qui va notamment prendre comme cible l’idéal autogestionnaire de la Cuaves qui s’oppose à leur vision autoritaire. Ils vont entreprendre de casser son fonctionnement, à travers l’infiltration de la Cuaves, des menaces et des actions terroristes contre les dirigeants. Un autre élément est l’arrivée de Fujimori au pouvoir, qui va imposer une vision paternaliste et clientéliste, avec une politique autoritaire. Les deux politiques, tant celle de la dictature fugimoriste que celle du sentier ont stoppé brutalement le processus en cours  », explique Sigifredo.

… mais dont reste l’exemple

Villa El Salvador est née sur le scénario classique qui donne naissance aux bidonvilles qui entourent Lima. Mais ici, la participation collective des habitants a permis l’un des plus incroyables exemples d’autogestion urbaine et de construction participative d’une ville. Malgré la fin de l’expérience, celle-ci montre qu’il est possible d’imaginer d’autres manières de fonctionner, même à grande échelle. En partant de leurs besoins concrets et en s’organisant, les créateurs de Villa nous donnent de la matière à rêver…

Le texte en PDF

Un reportage de Construire l’utopie réalisé par Edith Wustefeld et Yan Verhoeven

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Notes:

  1. Le Sentier Lumineux est un mouvement maoïste qui mena une lutte armée particulièrement violente au Pérou dans les années 1980 et 1990.