L’assemblée générale des Nations unies ayant fait du 25 mars la «Journée internationale de commémoration et d’hommage aux victimes de l’esclavage et de la traite», les anciennes colonies britanniques des Caraïbes cherchent à obtenir de l’ancienne puissance coloniale des réparations pour sa politique esclavagiste. L’auteur[2] interpelle les gouvernements et les mouvements caribéens qui portent cette revendication en leur reprochant de ne pas lier cette revendication à la mise en cause du capitalisme, responsable à l’époque de la traite et de la mise en œuvre de l’économie capitaliste de plantation. Qualifiant ces gouvernements de « néocolonialistes », il plaide donc pour que les réparations financières légitimes soient utilisées pour sortir «les classes laborieuses de la marginalisation économique». Cette Journée, écrit-il, devrait servir de moment d’unité pour développer la pression sur les anciens États esclavagistes » (dont la France) pour qu’ils paient des réparations « pour leur participation à l’exploitation économique et à la déshumanisation raciste des Africains réduits en esclavage ».

Cette journée annuelle du souvenir, qu’il qualifie de « progressiste », devrait partout servir à rappeler que le «capitalisme a été l’agent principal » de l’organisation de l’esclavage: «Le suprématisme blanc et le racisme ne sont que des instruments idéologiques utilisés par les esclavagistes capitalistes et par les États européens pour justifier moralement la réduction en esclavage des Africains et pour dissimuler leurs motivations purement économiques. […] Ce n’est pas la couleur de la peau qui a fait l’esclave mais le bas coût de la main-d’œuvre.»
Les quelques propositions qu’il fait pour une telle campagne nous plongent au cœur d’une stratégie autogestionnaire.

Patrick Silberstein

Nous assistons aujourd’hui à la posture immorale mais politiquement compréhensible des États néocoloniaux de la Communauté des Caraïbes (Caricom)[3] de séparer volontairement leur demande de réparations des mesures destinées à renvoyer le capitalisme dans les poubelles de l’histoire. Ces États sont en effet engagés dans la mise en œuvre de politique économiques et sociales qui ont inscrites le capitalisme dans la région. Ce qui les intéresse dans les réparations, c’est de pouvoir les utiliser comme un moyen de relever le défi de leurs balances des paiements, de leur budget, de leur développement […].

Les radicaux, les révolutionnaires et leurs alliés qui participent à cette bataille pour les réparations n’ont aucun intérêt à ne pas mettre le capitalisme en cause […].

Ils doivent se saisir de la question des réparations[4]. pour mettre en avant un programme de transformation sociale et de double pouvoir[5]. […]

Les propositions que nous soumettons ici ont pour vocation à être intégrées au mouvement caribéen pour les réparations et à être considérées comme faisant partie intégrante de la lutte de classes en général. […] Les mouvements sociaux de la région devraient s’organiser autour de ces revendications comme faisant partie de la stratégie de double pouvoir.

Promouvoir l’autogestion des travailleurs et la démocratie économique

Les gouvernements caribéens devront investir les fonds de réparation dans les structures d’autogestion […]. Ces fonds seront placés sous le contrôle des organisations de la société civile progressiste. Ils serviront à financer et à soutenir les coopératives ouvrières, les entreprises autogérées, ainsi que les organismes et les institutions nécessaires à assurer la viabilité de la propriété des travailleurs, de leur contrôle et de la gestion de leur lieu de travail.

Il est de la responsabilité des militants radicaux et révolutionnaires de faire tout ce qui en leur pouvoir pour que le plus grand nombre de coopérateurs ouvriers soient persuadés que l’autogestion est partie prenante de la lutte de classe et de la lutte pour le socialisme. Le contrôle démocratique des lieux de travail combiné aux assemblées populaires pourrait être les laboratoires, les lieux d’expérimentation de l’autogestion de la future société sans État, sans classe et auto-organisée (communiste) […].

Les gouvernements doivent mettre en œuvre une réforme agraire complète qui place les terres cultivables entre les mains des classes laborieuses. […] De façon à sortir la terre du marché capitaliste spéculatif et pour en finir avec sa propriété privée, les gouvernements doivent créer un cadre législatif permettant la mise en place d’une « propriété foncière commune ». […] L’accès à la terre sera basé sur le droit d’usage collectif […] et non plus sur celui de la propriété privée. […]

Développement d’un programme de logement coopératif. […]

Contraindre les États néocoloniaux des Caraïbes à adopter une législation sociale respectant les droits des travailleurs […].

Les radicaux et les révolutionnaires du mouvement pour les réparations doivent travailler en commun avec toutes les forces progressistes de la société pour établir un système horizontal, fédératif et démocratique d’assemblées populaires pour les opprimés. Celles-ci fonctionneront comme des structures de démocratie directe et d’autogestion tendant à s’approcher du concept de l’auto-organisation communiste de «l’administration des choses et non du gouvernement des gens».

Ces assemblées, locales, régionales et nationales, seront les organes où les classes laborieuses discutent, déterminent et planifient leurs priorités sociales et économiques. Au travers de leurs institutions alternatives et oppositionnelles, les masses mettront en pratique leurs aspirations et revendications et les imposeront aux institutions économiques, sociales, culturelles et politiques dominantes. Dans cette lutte pour le pouvoir, les organisations populaires utiliseront tous les moyens éthiques disponibles pour avancer vers leur libération. […]

Ces assemblées devront être des forces proposition et d’initiatives qui permetttet à la population de prendre en charge les décisions qui ont influence sur leur vie. […]

Ces propositions ne deviendront réalité que si des campagnes nationales favorisent l’auto-organisation populaire. Nous cherchons à construire une force contre-hégémonique, un bloc alternatif, qui mette en cause les forces de domination pour à terme les chasser du pouvoir.

Les gouvernements néocoloniaux ont sauté dans le train des réparations et tentent d’imposer leur programme. Il incombe aux forces populaires de s’organiser pour arracher à l’État l’initiative et l’agenda et de lui imposer leur propre programme.

Il est absolument nécessaire que les organisations populaires de base utilisent toutes les possibilités qui se présentent pour construire la capacité des opprimés à contester et à saper l’ordre capitaliste, patriarcal et suprématiste. Pour ce faire la stratégie du double pouvoir doit construire les structures économiques, sociales et politiques embryonnaires de la société socialiste future tout en contestant et en affrontant les institutions actuelles du pouvoir.

C’est à cette aulne que le développement de l’autogestion des lieux de travail et l’établissement d’un système d’assemblées populaires comme lieu de l’exercice du pouvoir par la classe travailleuse s’avèrent nécessaires. Le mouvement pour les réparations peut jouer un rôle important de catalyseur en contribuant à préparer idéologiquement la population à l’achèvement de la Seconde émancipation dans les caraïbes et dans le reste des Amériques.

Article paru dans Pambazuka News en avril 2017 : https://www.pambazuka.org/global-south/caribbean-reparations-movement-must-put-capitalism-trial [1].

Crédit photo : Clutch Magazine

[1] Traduit de l’anglais et annoté par Patrick Silberstein.

[2] Ajamu Nangwaya est maître de conférence à l’Institut d’études caribéennes à l’Université des Indes occidentales.

[3] La Communauté des Caraïbes (Caricom) a été créée en 1973 et réunit la Barbade, le Guyana, la Jamaïque et Trinité-et-Tobago pour établir un marché. Elle se compose aujourd’hui de quinze membres et de cinq membres associés : Antigua-et-Barbuda, Bahamas, Barbade, Belize, Dominique, Grenade, Guyana, Haïti, Jamaïque, Montserrat, Sainte-Lucie, Saint-Kitts-et-Nevis, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Suriname, Trinité-et-Tobago.

[4] Il a été estimé que les réparations dues aux Africains des Caraïbes par la seule Grande-Bretagne s’élèveraient à 7,5 billions de livres. Les 20 millions de livres de compensation versés en 1838 au moment de l’abolition de l’esclavage dans les colonies britanniques correspondraient en monnaie actuelle à 200 milliards de livres.

[5] Le «double pouvoir» tel qu’il est conçu par les courants panafricanistes radicaux doit être compris non pas dans le sens «classique» de la crise révolutionnaire mais comme la construction de contre-pouvoirs à la fois à l’extérieur de la sphère du pouvoir d’État [voir article sur Le Plan pour Jackson) et dans les institutions. L’auteur emploi également les termes de «structures dissidentes» et de «culture libertaire du basculement ». Cette conception est très proche de ce que nous avons coutume d’appeler «stratégie autogestionnaire»: «Contre-pouvoirs et démarche transitoire permettent de construire certaines des conditions matérielles, organisationnelles et politiques du dépassement-rupture. Ils permettent […] de concevoir une articulation dynamique permanente entre les réformes, les transformations structurelles obtenues dans la lutte, la stabilisation de mouvements sociaux et la perspective révolutionnaire. » Cette conception articule « moments d’affrontements avec la logique du système [et] éléments d’une critique pratique du capitalisme et de ses rapports sociaux. […]  Moments et lieux de “rupture partielle”, de véritables “autogouvernements limités”, [ces structures] permettent la constitution d’espaces échappant provisoirement et partiellement au système » (Lucien Collonges, «Demain est déjà commencé», Encyclopédie pour l’autogestion, Paris, Syllepse, 2015).

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