Jean Raguenès est décédé ce jeudi 31 janvier 2013 à l’âge de 80 ans. Frère dominicain, il était, aux côtés de Charles Piaget, une des figures de la lutte des Lip en 1973. Installé au Brésil depuis 1994, il travaillait dans le cadre de la Commission pastorale de la terre contre le travail esclave, pour la défense des droits des travailleurs et la promotion de l’agriculture familiale.

Prêtre dominicain issu d’une famille bourgeoise de Bretagne, il a d’abord été éducateur pour l’enfance inadaptée, puis novice dans un ordre contemplatif, le Carmel, avant d’entrer chez les Dominicains. Aumônier du centre Saint-Yves des facultés de Droit et de Sciences économiques à Paris, il vécut intensément Mai 68 et prit fait et cause pour les « Katangais », ces jeunes marginaux enrôlés au service de la révolution. Sa condition de religieux en fut profondément éprouvée. Mais, loin d’abandonner l’Église, il fit le choix d’une vie religieuse plus radicale au service de la libération des opprimés de la société.

Il arrive à Besancon en 1970 où il essaye de venir en aide aux jeunes sortis de prison. Il est embauché à Lip en 1971 deux ans avant qu’éclate le conflit social sans doute le plus innovant de ces années. Le 12 juin 1973, apprenant le licenciement imminent de 480 salariés, les ouvriers de Lip occupent leur usine de Palente et mettent à l’abri 65 000 montres. Dès le 18 juin, ils relancent la production avec le slogan qui deviendra célèbre : « C’est possible : on fabrique, on vend, on se paie ». Le 15 août, les gardes mobiles investissent l’usine mais la production et les ventes continueront dans les alentours. Ce n’est que le 29 janvier 1974 qu’un accord sera trouvé pour une reprise de l’entreprise.

Jean Raguenes présente son livre "De mai 68 à Lip" à Besançon en 2008

Durant le conflit, Jean Raguenès fut un ardent promoteur de la formule du « Comité d’action » qui dépassait le cadre des seuls syndiqués de la CFDT alors en pointe dans le mouvement. C’était pour lui un moyen concret pour que la parole des salariés jaillisse le plus librement possible et puisse permette au mouvement de rebondir, quand il s’essoufflait.  Le Comité d’action de Lip sera à l’origine de nombreuses réflexions et actions qui se sont avérées décisives pour l’avancée de la lutte.

Il restera à Lip jusqu’en 1985 où il sera toujours aux avant-postes de la « lutte » des « Paroissiens de Palente », comme on surnommait les salariés de l’usine de ce quartier bisontin. Il s’installera ensuite dans un couvent dominicain à Strasbourg où il découvrira les questions du Tiers-Monde en travaillant pour une association d’information et de documentation sur le développement, Infodev, membre du réseau Ritimo (www.ritimo.org).

Il s’installera au Brésil en mars 1994 où il effectuera une sorte de « tour social » pendant près d’un an, pour connaître les mouvements sociaux et choisir l’endroit où s’installer. Il fera alors le choix de participer à la Commission pastorale de la terre, dans le Xingu, sur la Transamazonienne, aux confins de l’état du Para, où un poste était disponible. Son activité était dédiée à la défense des droits de l’homme, notamment la lutte contre le travail esclave, l’application des droits du travail et le développement de l’agriculture en liaison avec une « association pour le développement de l’agriculture familiale dans le haut Xingu » : assistance technique, aide à la commercialisation de produits comme le cacao et la noix du Para, construction de deux maisons familiales rurales. La Commission y avait aussi des actions transversales dans le domaine de la formation avec des séminaires sur la santé, l’éducation, l’accès aux droits, le logement et le mouvement des femmes.

Ces dernières années, sa santé l’avait contraint à s’installer au couvent des Dominicains à São Paulo. Il est mort jeudi dernier d’un cancer qui s’était déclaré tout récemment. Jean Raguenès repose désormais à São Paulo.

 

Un témoignage de Jean Gauthier réalisé par FR3 Franche-Comté et recueilli par Pascal Schnaebele et Fabienne Lemoing :

Jean Gauthier y raconte sa rencontre avec l’homme de foi, lui qui était marxiste. L’éducateur, aujourd’hui âgé de 80 ans, partageait avec son ami Jean Raguenès ce goût de l’engagement envers les parias de la société. Pendant le conflit Lip, c’est même lui que Jean Raguenès (à l’origine du comité d’action des Lip) appelle au téléphone en pleine nuit pour lui demander de cacher le trésor de guerre des Lip. Les 65 000 montres seront abritées dans le grenier avant d’être réparties un peu partout dans la région.  Plus tard, Roger Gauthier poursuit son action en animant la structure GARE BTT chargée d’aider à la réinsertion des prisonniers ayant effectué de longues peines.

Charles Piaget et plusieurs anciens de LIP ont envoyé à ses obsèques le texte suivant :

Tes amis de LIP BESANCON sont dans la douleur.
Nous nous rappelons le chemin parcouru ensemble.
Tu travaillais dans un coin de l’usine, comme ouvrier de la plus basse catégorie. Nous t’avions à peine remarqué…
Nous ne savions rien de toi.
Puis nous t’avons connu un peu avant le grand conflit.

Tu bousculais déjà nos habitudes, tu demandais à élargir le groupe syndical, l’étendre aux ouvriers, ouvrières pour être informé, puis réfléchir ensemble.
Enfin dès l’éclatement de ce long conflit, tu as dépensé sans compter, ton énergie, ta générosité, ton intelligence.
Tu étais, comme tu le disais, « un aiguillon. »
Tu savais, toi, que dans chaque personne il y a un trésor, des valeurs remarquables insoupçonnées..tu cherchais inlassablement à les faire éclore.

Tu ne parlais jamais de ta foi, mais elle transparaissait dans toute ta personne.

Tu as un peu trop malmené ton corps, tu y faisais si peu attention…

Jean, le temps que nous avons passé ensemble est inoubliable.
Et puis un jour tu es parti pour le Brésil, aider modestement à monter des coopératives avec les « sans Torres »

Nous vivions ce nouveau combat à travers tes lettres.

Ta venue parmi nous pour la présentation de ton livre « de Mai 68 à Lip » a été un très bon moment..

Tes rares  et courtes visites à tes amis de Besançon étaient toujours très appréciées..

Merci, Jean pour ton passage, nous ne t’oublierons pas..

Repose  en  paix…
Tes amis de LIP

Charles Piaget et plusieurs anciens de LIP ont envoyé un texte qui sera lu demain à ses obsèques.

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