lipLa lutte des Lip a déjà quarante ans. Une des premières luttes sur l’emploi et le maintien de la production. Parmi les nombreux événements de Besançon relatant ce conflit historique, une réunion rassemblait les anciens de Lip venus débattre avec quelques entreprises en lutte ou récemment reprises en SCOP.

Samedi 16 novembre une réunion soutenue par AC !, Attac, le NPA et les partis du Front de gauche était organisée par BESAC (Besançon, Écologie, Solidarité, Autogestion, Citoyenneté) et l’Association Autogestion dans le quartier populaire de Palente, cœur du conflit Lip de 1973, a 50 mètres du gymnase Jean Zay qui servit de lieu d’Assemblée générale après l’expulsion des « Lip » l’évacuation de l’usine par les forces de l’ordre. L’usine a est depuis bien longtemps été transformée et abrite aujourd’hui plusieurs entreprises, classiques ou relevant de l’ESS (économie sociale et solidaire). rasée et laisse place à des immeubles de bureau. Charles Piaget, Monique Piton, François Laurent et d’autres anciens de ce conflit étaient là pour témoigner et échanger avec les plus jeunes générations. La SCOP Ceralep de Saint Vallier dans la Drôme, relancée en 2004 par ses salariés, une représentante des Fralib et un syndicaliste de Pilpa (Carcassonne), deux conflits où la perspective d’une reprise en SCOP est posée, participaient à ce débat avec la salle et les anciens de Lip.

Charles Piaget et les représentants de Fralib, Ceralep et Pilpa - Crédit Nicolas Tamasauskas

Charles Piaget et les représentants de Fralib, Ceralep et Pilpa – Crédit Nicolas Tamasauskas

Charles Piaget, l’ancien porte-parole CFDT, relate les principaux moments de la lutte. Ce conflit éclate le 12 juin 1973 lorsque les salariés découvrent un plan de fermeture de l’usine Lip rachetée en 1968 par le groupe suisse Ébauches SA. D’emblée, Charles Piaget positionne la lutte : « Nous voulions le maintien de la totalité des emplois, nous ne nous battions pas pour des indemnités plus fortes. » Les salariés occupent immédiatement l’usine et réquisitionnent un stock de 45 000 montres. « Nous en avons donné symboliquement une à l’archevêque et une autre au maire,tous deux l’ont qui l’a acceptée » rappelle malicieusement un autre ancien de Lip. Le site est ouvert à l’ensemble des sympathisants. Le lieu devient une ruche bouillonnante où se tiennent assemblées générales, commissions, repas et travaux d’entretien. Afin de maintenir les salaires, la production est relancée et revendue dans toute la France.

Sur ordre du gouvernement, les gardes mobiles interviennent le 14 août pour évacuer le site. En dépit de cela, la production va se poursuivre dans le quartier et dans différents endroits de l’agglomération de Besançon. Le 29 septembre, une grande marche sur Besançon est appelée. 100 000 personnes viendront des quatre coins du pays pour y participer1. Le 15 octobre, le premier ministre, Pierre Messmer, annonçait : « Lip, c’est fini ! ». En coulisse, une solution s’ébauche. C’est finalement Claude Neuschwander, alors numéro deux du groupe Publicis et membre du PSU, qui accepte de prendre les rênes de l’entreprise. Les accords de Dole sont signés le 29 janvier 1974 qui promettent la réembauche dans l’année de la totalité des 850 ouvriers. L’engagement sera tenu.

Tout en rappelant que « cette lutte de 1973 était formidable », Monique Piton a mentionné la difficulté des femmes de se faire entendre et ce, même si elles représentaient plus de la moitié des salariés. Le débat relatera aussi la seconde lutte de 1976, celle où la frange la plus réactionnaire du patronat, soutenue par le Premier ministre de l’époque, Jacques Chirac, on cherche à tuer Lip par la suspension sans préavis des commandes de Renault et l’exigence du tribunal de commerce d’honorer les six millions de dettes de l’ancienne entreprise auprès des fournisseurs, exigence contraire aux accords de Dole. L’entreprise est liquidée le 12 septembre 1977. Les salariés de Lip vivront alors une période difficile. Monique Piton garde un souvenir terrible de cette période, alors que son collègue François Laurent « ne partage pas le même pessimisme ». Les salariés de Lip créeront sept coopératives dont deux fonctionnent toujours.

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Charles Piaget et Monique Piton – Crédit Nicolas Tamasauskas

Les années 1970 marquent l’irruption du chômage de masse dans la société française. « On fabrique, on vend, on se paie » disaient les Lip en leur temps, signifiant par là-même qu’il est possible de se passer du patron. C’est la classe politique qui, dans un premier temps, a préféré maintenir Lip pour éviter la confrontation. Elle l’abandonnera quelques années plus tard. C’est cette situation de laissez-faire économique qui pousse de nombreux salariés à envisager aujourd’hui la reprise de leur entreprise sous forme coopérative. Depuis 2010, ces reprises se multiplient : Helio-Corbeil (91), Fontanille (43), Arfeo (53), SET (74), Pilpa (11) pour n’en citer que quelques unes. Le conflit Lip dans les années 1970 a été emblématique de cette évolution.

L’INSEE pointe que le taux de survie à trois ans des SCOP est de 82,3 %, largement supérieur à celui des entreprises classiques de 66 %. La maîtrise du travail par les salariés s’avère donc être un atout économique. Néanmoins, la forme coopérative n’est pas une baguette magique qui marcherait à tous les coups. L’économie est tout sauf un « marché libre et non faussé ». Comme en 1973 dans la solution qui a été trouvée pour Lip, la multiplication de ces entreprises nécessite une volonté politique, passant notamment par plus de coopération et moins de marché.

 

Les photos qui suivent sont des éléments de l’exposition temporaire « Lip 73 : ça peut toujours servir », au « Gymnase espace-culturel » (IUFM Fort Griffon) organisée en partenariat avec « les Amis de la Maison du Peuple et de la Mémoire ouvrière ».

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