Constat de nos défaites successives, face aux fermetures d’entreprise.
Notre suggestion de réflexions à pour base le constat historique de nos difficultés à proposer des combats offensifs pour s’opposer aux fermetures d’entreprises qui se succèdent depuis maintenant plus d’un demi siècle, en France et dans tous les pays dits industrialisés.
Mise à part quelques exceptions, ou quelques miettes récupérées par le combat collectif traditionnel, nous en sommes à comptabiliser nos défaites successives et à attendre la prochaine fermeture d’entreprise.
Cette situation nous oblige aujourd’hui à constater les dégâts : la quasi destruction de l’appareil industriel et productif, la démobilisation ouvrière exponentielle à la suite de ces défaites successives, un capitalisme mondialisé qui impose son hégémonie en puissance totalitaire…
De nouvelles expériences de combats issues des luttes collectives.
L’arme absolue de la grève générale avec occupation – qui nous avait permis d’enregistrer des victoires pendant des décennies – est aujourd’hui rendue obsolète lorsqu’il s’agit de s’opposer à la liquidation financière d’entreprises – vous pouvez bien faire grève ou occuper la boite pendant des mois ou des années, ce n’est pas cela qui l’empêchera d’être délocalisée ou externalisée sur d’autres territoires, ou d’autres continents !
Nul doute que notre crédibilité repose sur la capacité à apporter des réponses offensives alternatives, contre un néo capitalisme mondialisé qui s’approprie l’ensemble des économies comme s’il s’agissait d’un jeu de Monopoly à l’échelle planétaire.
Cependant – comme si la ‘’nature ouvrière ‘’ avait horreur du vide lorsqu’il s’agit de lutte des classes, des expériences de combats originaux et offensifs se sont progressivement organisés, pour offrir des alternatives aux désespoirs collectifs.
L’idée a germé en 1973 du côté de Besançon, lorsque des actionnaires avides de gains de productivité avaient décidé de fermer l’entreprise LIP. En réponse, les ouvrières et ouvriers de l’usine ont pris la décision de licencier les patrons, de redémarrer l’entreprise à leur propre compte, et de mettre concrètement en place leur slogan ‘’On fabrique, on vend, on se paie’’.
Depuis, dans des centaines d’entreprises, des milliers ouvriers (e)s confrontés (e)s aux logiques financières imposées par les actionnaires, se sont organisé (e)s pour s’approprier collectivement l’outil de production, et le faire fonctionner dans le cadre d’une démocratie ouvrière directe.
C’était cela, ou la perte définitive de leurs emplois.
On peut bien chercher durant le demi-siècle écoulé, mais ces expériences à caractère autogestionnaires sont les seules à avoir apportées une résistance ouvrière active et significative, aux délocalisations ou externalisations imposées par les logiques financières.
Durant ces vingt dernières années, se sont le plus souvent des militants et militantes CGT, qui ont menés le combat, et ont concrètement organisé la prise en main de l’outil de production par les salarié (e)s.
Des syndicalistes à chaque fois démunis, malgré des expériences de luttes acquises lors des combats contemporains.
Mais ces expériences demeurent sporadiques et sont l’expression d’un ultime sursaut désespéré d’ouvriers et d’ouvrières cherchant à conserver l’outil industriel et leurs emplois. A chaque fois les militantes et militantes sont obligés de réinventer les mécanismes, juridiques, solidaires, organisationnels … pour s’emparer de l’outil de travail abandonné par les actionnaires – comme si nous étions dans l’incapacité de traduire ces expériences par des stratégies de combats offensifs à disposition d’autres salarié(e)s dans la même situation.
L’autogestion ouvrière, une nouvelle arme acquise dans les confrontations contre le capitalisme financier moderne ?
Nul doute qu’en généralisant les délocalisations, et en amoindrissant ainsi la portée mobilisatrice de la grève générale avec occupation, le capitalisme financier mondialisé espérait la fin de l’histoire du mouvement ouvrier conquérant.
Mais comme toutes les luttes émancipatrices, celle de la classe ouvrière trouve toujours des ressources nouvelles et des issues alternatives, lorsque l’adversaire veut lui imposer ses impasses mortifères.
Qu’on le veuille ou nom, l’autogestion ouvrière est la seule arme crédible et concrète que se sont forgés les combattants, pour endiguer le gigantesque tsunami des délocalisations d’entreprises, lors de ce demi siècle écoulé.
Il existe aujourd’hui en France 2 700 coopératives ouvrières solidaires, dont une sur cinq, correspond à une réponse face à une fermeture d’entreprise imposée par l’employeur ou les actionnaires.
La question pour nous syndicalistes, consiste à comprendre si cette arme forgée durant des décennies de combat contre le capitalisme financier, est un épiphénomène secondaire, ou s’il s’agit d’une expérience collective acquise, susceptible de rassembler et de nous faire enfin retrouver le goût de la victoire ? Dans la première éventualité on met en place le scénario habituel de la défaite et de la fermeture annoncée… Dans le second cas, nous tâchons de prendre en compte ces expériences de combats – pour les organiser, pour les fédérer, et pour réfléchir ensemble au sens sociétal alternatif – et peut être universel – qu’elles portent en elles…
Évidemment que si nous soumettons cette contribution à la réflexion, c’est que nous sommes persuadés que la seconde éventualité est celle sur laquelle nous devons nous pencher, et porter notre énergie créatrice.
Alors, par quoi commencer ? Nos suggestions.
- Prendre en compte ces expériences originales organisées sur le terrain par nos militants et nos syndicats depuis des années. En discuter dans nos structures démocratiques et les inscrire dans nos orientations, confédérales, fédérales, départementales, unions locales.
- Mettre en place à partir des unions départementales CGT et de nos unions locales, des collectifs regroupant des personnes et associations susceptibles d’apporter des outils juridiques, organisationnelles, et solidaires, à nos militants d’entreprises confrontés à des fermetures d’entreprises (juristes, cabinets d’avocats et experts CSE proches de nos valeurs, des salariés ayant vécus ces expériences autogestionnaires, des économistes favorables à l’économie solidaire, des organisations comme UR SCOP, des ingénieurs capables de modifier les machines vers d’autres productions…). Bref, permettre à nos militants confrontés à la perspective d’une liquidation judiciaire d’entreprise, d’élaborer immédiatement un projet économique, démocratique et solidaire – alternatif à la mort industrielle annoncée.
- Créer des modules de formations spécifiques à ces préoccupations – qui se joindraient aux programmes de formations économiques, syndicales, sociales et environnementales, que nous organisons chaque année à l’échelle nationale et locale.
Il ne s’agit pas là de dresser une liste exhaustive de toutes les mesures à mettre en place pour organiser, prendre en charge, unifier, et orienter… l’éclosion de ces nouvelles formes d’actions issues de la confrontation avec le capitalisme financier contemporain… Il s’agirait en fait d’enclencher une sorte de dynamique démocratique unitaire, qui se nourrirait d’elle-même, à mesure qu’elle rencontrerait des attentes collectives…
Écrire l’histoire, ou la laisser passer ?
La lutte de classe inscrit son histoire à l’instar des espèces naturelles qui survivent ou se perfectionnent dans la confrontation aux environnements, plus ou moins favorables, qui lui sont imposés. En généralisant les délocalisations d’entreprises pour son seul profit, et en amoindrissant par la même l’efficacité de la grève générale, le capitalisme mondialisé a significativement inversé le rapport de force en sa faveur – espérant probablement asseoir définitivement son hégémonie totalitaire, sur les décombres des luttes ouvrières émancipatrices qui ont façonnées l’histoire humaine.
C’est bien de cette situation en forme d’impasse imposée, que des ouvrières et ouvriers se sont patiemment créés de nouveaux outils et de nouvelles expériences collectives pour dépasser favorablement les écueils dressés par nos adversaires.
Ces combats originaux s’inscriront dans la continuité de la grande histoire du mouvement ouvrier, que si nous lui donnons un sens collectif, et si nous contribuons à l’organiser dans une stratégie syndicale offensive, fédérative, et démocratique.
De nouvelles alliances de combats pour des valeurs communes ?
Cette modeste contribution à la réflexion s’adresse en priorité à nos militants syndicaux ouvriers – mais d’autres combats s’inspirent des mécanismes démocratiques autogestionnaires pour répondre de manière offensive aux injonctions autoritaires d’un capitalisme agressif et liberticide.
Un peu partout se construisent ces combats originaux qui portent, au-delà même de la contestation, les prémices d’un monde basé, sur la solidarité, sur les droits universels, sur l’expression d’une démocratie directe, et à partir de toutes les aspirations sociétales émancipatrices…Ils ne se contentent pas de demander des droits, de la démocratie, ou des emplois salariés… mais ils les imposent au cœur même de leur combat comme l’expression démocratique d’un potentiel double pouvoir, politique et économique, alternatif …
Nos combats d’aujourd’hui se doivent de créer concrètement de l’économie alternative basé sur les droits des producteurs de la richesse, mais en portant aussi avec eux les valeurs humaines de tous les combats pour les libertés individuelles et collectives – les combats pour le respect de l’environnement, les combats féministes, les combats contre le racisme et toutes les formes de discrimination… Nos combats d’aujourd’hui doivent se construire unitairement et dès aujourd’hui, avec les espoirs de libertés du monde auquel nous aspirons.
Une telle ambition politique et sociétale, méritera nécessairement d’ouvrir plus largement nos organisations catégorielles ou corporatistes à d’autres courants de pensées progressistes et révolutionnaires… Il s’agira sans doute de mettre du féminisme et de l’écologie dans nos luttes ouvrières, pour que le féminisme et l’écologie s’enrichissent du contenu social des luttes ouvrières – mais c’est au prix de ces alliances, et de la démocratie qu’elles génèrent, que nos combats se définiront potentiellement comme une alternative politique crédible en gestation démocratique.
Faisons en sorte que ces alliances se concrétisent et s’expriment dans le cadre de l’appropriation collective et démocratique des appareils de production – industriels, agricoles, et de services…
Notre expérience de combattant ouvrier nous rappelle qu’il ne faut parfois qu’allumer la ‘’bonne’’ mèche unitaire pour enclencher les dynamiques démocratiques qui nous submergent et nous enchantent…
On s’y attèle ?
Christian Geisler. Union Locale CGT Pont De Cheruy
Décembre 2025.








