TousencoopérativesUn ouvrage riche en terme de perspectives pour le mouvement coopératif en tant que réponse à la crise du capitalisme. S’inscrivant dans une tradition libertaire de refus de l’État et récusant le concept fourre-tout d’Économie sociale et solidaire, s’appuyant sur les expériences coopératives de Mondragón et du Trentin, Jacques Prades nous invite à revisiter les concepts de base du mouvement coopératif pour en tirer des implications politiques. Un petit livre qui peut et doit susciter des débats.

Les éditions « Le vent se lève ! » nous proposent une nouvelle réimpression du livre de Jacques Prades, « Comment résister au capitalisme ? Tous en coopératives ! », enrichie d’une postface destinée à actualiser ce livre. Présentée sous la forme d’une interview réalisée par Catherine Heurteux Peyréga, l’auteur expose sa vision très originale du mouvement coopératif vu comme un véritable outil et programme d’émancipation.

L’ouvrage s’ouvre sur une introduction courte et dynamique dans laquelle Jacques Prades nous expose les limites d’un système qui, au nom de la valorisation du capital, épuise petit à petit l’ensemble des ressources naturelles de la planète : « Nous sommes en effet parvenus au bout d’une logique qui a débuté à la révolution industrielle et s’est accélérée après la Seconde Guerre mondiale, pendant que les économistes vantaient les mérites des Trente Glorieuses. » De ce constat, il rappelle dans la première partie combien la forme coopérative a toujours été un élément de résistance en pointant trois éléments de blocage à sa généralisation : « le formatage des consciences, la dictature de l’avoir et la puissance de la normalisation étatique. » Faisant appel à Henri Desroches, fondateur du premier collège coopératif, aux pédagogues Maria Montessori et Célestin Freinet, il développe une approche ouverte de l’enseignement qui permet de sortir du formatage imposé par l’État au service du marché. Développant une approche libertaire de la coopération, s’inspirant de Pierre-Joseph Proudhon, d’Émile Poujet ou de Joseph Albert, il rejette catégoriquement les socialismes « autogestionnaires » venus du haut (Yougoslavie, Algérie…) ainsi que le concept creux d’Économie Sociale et Solidaire (ESS) souvent impulsé par l’État dans une logique caritative et non d’émancipation.

Ce qui est original chez Jacques Prades – et qui tranche souvent avec une fausse radicalité de rejet d’expériences coopératives qui ne seraient jamais assez autogestionnaires, confinant à un certain « small is beautiful » 1 – est qu’il présente les complexes coopératifs Mondragón (au Pays basque) et du Trentin (Italie) comme étant des réalisations concrètes de la transformation qu’il appelle de ses vœux, comme « un commencement de preuve ». Il est vrai que ces deux exemples ont de quoi étonner. Initié dans les années 1950 au Pays basque sud, le groupe coopératif  Mondragón emploie aujourd’hui plus de 70 000 travailleurs et constitue le cinquième groupe industriel et financier de l’État espagnol et le premier du Pays basque. Au Trentin, la coopération représente une part importante de l’économie (95 % de l’agriculture, 68 % de l’épargne) et articule des coopératives de toutes natures : agricole, de consommation, sociales 2, de crédit et de second niveau 3. L’auteur nous montre les similitudes de ces deux expériences : une origine sociale-chrétienne 4, une tradition d’autonomie et de résistance de chacune de ces deux régions et surtout l’obtention de niveaux de vie bien supérieurs aux régions voisines et une forte résilience face à la crise.

Dès lors, pourquoi ne pas généraliser le système coopératif dans le contexte de crise que nous connaissons ? Il est en effet intéressant de constater que ces deux expériences coopératives sont nées dans des contextes de résistance et d’identification forte de ses acteurs à leur territoire 5. N’y a-t-il pas une similitude aujourd’hui avec la crise qui sacrifie de nombreux territoires ? Il est intéressant de voir que l’auteur lie cette perspective avec le développement de la démocratie directe, du fédéralisme et en appelle à la formation d’une Europe des régions 6. « Il faut partir du bas, en créant des activités coopératives sur le terrain économique, là ou le pouvoir est le plus manifeste, en défendant des circuits courts, du pouvoir partagé, du temps de travail réduit, en fondant des démocraties de quartiers. »

Si on ne peut qu’être d’accord avec un tel constat, on peut aussi s’interroger sur les obstacles posés sur cette voie et notamment celui d’un État dont la fonction est justement de protéger la propriété privée et qui bloque souvent la transformation coopérative comme cela a été le cas à la Papeterie de Docelles ou encore lors de l’expérience SeaFrance où le plan initial des salariés n’a pas été retenu. Est-ce que l’addition des alternatives se suffit alors à elle-même ? De même, si « la création d’outils financiers spécifiques est un ingrédient incontournable », la question de la constitution de ce « capital » collectif et du niveau – ou des niveaux – de délibération sur l’orientation de l’économie est une question qui ouvre en soi la nature de l’appropriation sociale du secteur du crédit et d’une intervention politique au niveau de l’État. Enfin, si on ne peut que partager son rejet du concept creux de l’Économie Sociale et Solidaire 7, sommes-nous si sûrs qu’« une des leçons de l’agglomération d’activités coopératives est que le point d’entrée n’a pas d’importance : on peut commencer par des coopératives de consommation, de production ou d’habitat » ? L’histoire récente (Camif, Co-operative Group britannique) nous a montré que la coopérative de consommation, dans laquelle les salariés sont en position de subordination, résiste plus difficilement à l’environnement capitaliste et que les travailleurs ont un rôle essentiel à jouer dans la transformation sociale. C’est un sujet de débat en soi dont les solutions se construisent et se construiront par la pratique.

L’intérêt d’un petit livre est qu’il peut se lire facilement et rapidement. Présenté sous une forme vivante, il ne peut que nous inciter à réfléchir sur notre monde et les transformations possibles. Remercions l’auteur de rendre compte d’expériences parfois trop facilement décriées comme n’étant pas « chimiquement pures » mais qui nous montrent combien on peut faire de grandes choses par l’auto-organisation sans avoir recours à un sauveur suprême. Un appel à la réflexion et au débat pour sortir du « formatage des consciences » !

Comment résister au capitalisme ? Tous en coopératives !
Jacques Prades
Éditions Le vent se lève ! 2015
105 pages
10 euros.

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Notes:

  1. Ce qui est petit est beau.
  2. Il s’agit de coopératives multi-collèges associant au minimum les travailleurs et les usagers. L’équivalent des coopératives sociales italiennes pourrait être les SCIC (Sociétés coopératives d’intérêt collectif) françaises. Cependant, l’origine de ces coopératives n’est pas la même. En Italie, elles se sont formées au départ sans cadre légal et c’est la pratique qui a construit ce cadre alors que les SCIC françaises ont été créées suite à une loi de 2001. L’auteur précise par ailleurs que si l’insertion se réalise en Italie dans le cadre de cette forme coopérative, elle est pratiquée en France « en association ou en entreprise lucrative. »
  3. On appelle une « coopérative de second niveau » une coopérative dont les membres sont d’autres coopératives. Elles servent souvent à mutualiser des ressources entre différentes coopératives.
  4. Les deux expériences ont été inspirées par des prêtres catholiques.
  5. Jaques Prades avait largement décrit cet aspect de l’expérience Mondragón dans un article : L’énigme de Mondragón, comprendre le sens de l’expérience, dans Recma, Revue internationale de l’économie sociale, n° 296. 2005
  6. Rappelant l’initiative politique d’Ecoropa à la fin des années 1970.
  7. Dans sa postface, l’auteur fustige à juste titre la dernière loi Hamon sur l’ESS qui « détricote ce qui faisait la singularité de la coopérative. »