À partir de « Autogestion générale » de Guillaume Etiévant, Les liens qui Libèrent, Paris, 2026,

Il est toujours important qu’existe de nouveaux essais sur l’autogestion. Le célèbre « Autogestion, hier, aujourd’hui, demain », paru en 2010 sous la coordination de Lucien Collonges était un effort collectif pour arrimer la pensée révolutionnaire dans une tradition d’émancipation prônant des modes d’action, de penser et d’organisation dans lesquelles chacun à l’égal de tous peut intervenir à égalité, sans crainte d’aliéner sa liberté. Aussi lorsqu’un auteur, Guillaume Etiévant, propose un ouvrage qui se nomme « Autogestion générale » reprenant un concept généralisant la politique de l’autogestion comme le proposait Michel Fiant en conclusion d’« Autogestion, hier, aujourd’hui, demain », il semble utile d’interroger comment il conçoit les éléments de blocage d’un processus autogestionnaire.

Si l’on en croit Michel Fiant, le problème central, celui qui bloque toute avancée, se situe exactement au moment de la généralisation du processus autogestionnaire. Ainsi il écrit :

Comme alternative à la privatisation des entreprises et des services publics, ne faut-il pas réclamer des établissements publics, autogérés et sous contrat avec les instances politiques qui assurent tout ou partie de leur financement ? Bien sûr, cela suppose une remise en question de la hiérarchie des tâches et des salaires au profit de structures autonomes, responsables, pratiquant l’auto-évaluation de résultats qualitatifs et quantitatifs. Dans certains moments politiques particuliers, la campagne pour une Constituante prendrait alors une grande portée. Quelles institutions précisément envisager ? Faut-il concevoir une forme monolithique de représentation assumant tous les pouvoirs à partir de « conseils ouvriers » ou de « communes populaires » constituées « naturellement » d’ouvriers, comme disait Marx à propos de la Commune de Paris ? Faut-il envisager un empilement fédératif, au risque d’oublier de vrais problèmes, de rejeter les minorités, et d’en faire apparaître de fausses, de sélectionner de nouveaux notables ? Faut-il donc peaufiner un projet ou peaufiner un modèle ?[1] 

La difficulté de concevoir ce moment de la « généralisation » comme sortie du capitalisme semble tenir aux expériences historiques (les « conseils ouvriers », la Commune, etc..) à la fois limitées et ayant échouées à cause d’une répression sanglante. D’où le fait que Michel Fiant en appelle à une « Constituante » qui semble un horizon qu’il indique comme « un moment politique particulier ». Le problème est indiqué, mais celui de la généralisation demeure entier.

Benoît Borrits, autre auteur central pour notre questionnement, se trouve dans une impasse similaire. Dans « Au-delà de la propriété [2] », après avoir expliqué en quoi ses propositions pourraient permettre aux activités positives qu’il décrit d’exister, il constate, amer, qu’à « ce jour, le contrôle de ces activités est cadenassé par l’État et la démocratie représentative : les citoyens sont invités à élire leurs représentants à intervalles réguliers, représentants qui décident de tout durant leur mandat sans jamais en référer aux électeurs, comme l’a montré jusqu’à la caricature la présidence Hollande.[3] »

Il y a déjà deux points antagonistes à la généralisation, la répression toujours possible et la représentation. Comment alors une « généralisation » de l’autogestion, pourrait-elle avoir lieu ?

Guillaume Etiévant qui rencontre les mêmes difficultés, indique la nécessaire construction d’un autre rapport de force « non pas basé fondamentalement sur ce que les institutions contiennent déjà, même si cela est utile à la réflexion, mais bien plutôt sur la mobilisation des salariés eux-mêmes. Les directions politiques et syndicales évoluent aujourd’hui au sein d’un système dont elles sont profondément parties prenantes[4]. (..) Elles devraient s’inscrire « dans une perspective de transformation structurelle du mode de production capitaliste ». Cette perspective peut être ouverte « si des changements significatifs prenaient corps directement dans les entreprises et plus largement dans la société, à travers une dynamique collective portée par les salariés eux-mêmes mais aussi par l’ensemble des classes laborieuses (..) jusqu’à s’étendre peu à peu aux institutions politiques elle-même.[5] »

Nous avons là un schéma gradualiste de création d’un rapport de force et pourtant c’est à ce moment décisif d’une généralisation que sa réflexion s’arrête.

Ou plutôt, il indique trois points d’appui pour dépasser ces blocages. Tout d’abord puisqu’il admet que l’histoire n’est jamais une simple répétition, il ne faut pas craindre les idées nouvelles. Ensuite et curieusement, il en appelle à Jean-Paul Sartre pour sa théorie de la liberté et la nécessité de travailler à échapper à notre propre aliénation. Enfin, il s’appuie sur Cornelius Castoriadis car selon ce penseur, dit-il « toute société repose sur un imaginaire institué, un ensemble de significations, de croyances et de règles que les individus tiennent pour évidents. Cet imaginaire façonne ce que nous jugeons possible ou impossible, pensable ou impensable. Tant que nous restons enfermés dans cet horizon, nous ne percevons pas notre liberté, puisque nous confondons ce qui est avec ce qui doit-être.[6] »

Guillaume Etiévant indique ainsi que bien de nos blocages viennent de nos propres idées sans indiquer lesquelles.

Quelques remarques sur un blocage institutionnel : la représentation

La situation présente montre à l’évidence que le mouvement d’émancipation est englué dans la représentation. Les forces politiques dites de « gauche » sont organisées en « partis » qui tous pensent qu’il est possible de parvenir au pouvoir par le jeu électoral et qu’une fois au pouvoir, ils pourront modifier la situation dans un sens « anticapitaliste ». Benoît Borrits indique bien cette impasse à partir de l’exemple de Hollande.

Pour faire vite, la représentation est un concept qui entre en politique en 1324. Auparavant, il était un concept juridique qui s’appliquait à une personne présente devant un tribunal : elle se représentait elle-même en tant que présente au tribunal. Son usage politique est d’abord seulement interne à l’Église. Le transfert de l’Église à l’espace politique (celui de l’Empire Romain germanique) est le fait de Marsile de Padoue[9]. D’après lui, l’Empereur, élu par les princes électeurs, à partir du XIIIe s, est le véritable dépositaire de l’Empire Romain. Le pape, contrairement à ce qu’il prétend, n’est pas le représentant de Dieu, mais un représentant élu du peuple chrétien. Dans le Défenseur de la Paix, Marsile de Padoue explique que les conciles sont organisés par l’élection pour être « représentatif » du peuple chrétien. Il applique ce schéma à l’élection de l’Empereur. La représentation bascule dans la politique. Il n’y a pas d’opposition entre élection représentative et pouvoir impérial ou royal.

Pour bien comprendre le lien entre « élections » et pouvoir, il faut se souvenir des États Généraux. Bien sûr, tout le monde sait que ceux de 1789, ont amené la révolution française, mais on ignore qu’entre 1302[10], date des premiers États généraux et ceux de 1789, il y a eu, d’après une sommation à peu près fiable, 34 convocations d’États-Généraux sur des sujets très variés et pas seulement sur la question de l’augmentation des impôts. Si au début seuls étaient convoqués des nobles et des membres du clergé, très rapidement, la composition s’est étendus à toutes les couches de la société. Les États Généraux sont des institutions monarchiques françaises au bon vouloir de la royauté et non pas un espace constitué politiquement. Ils le deviendront seulement en 1789 mais contre la monarchie.

Voici comment Georges Picot dans « Le droit électoral de l’ancienne France » raconte les élections dans toutes les « paroisses », ancêtres de nos communes. Les lettres royales de convocation « étaient communiquées aux procureurs pour les faire lire au prône de la grand’messe. En même temps était lue la sentence du Lieutenant-général fixant la date de l’assemblée générale et enjoignant aux paroisses de députer deux d’entre ceux des plus notables habitants de chaque paroisse afin de se trouver à l’assemblée et d’y apporter les cahiers de plaintes et doléances. (..) Enfin le jour venu c’est au son de la cloche que se réunissaient les paroissiens. Rien ne nous autorise à penser qu’une exception fût faite : tous les individus demeurant sur la paroisse, tous ceux qui avaient assisté au prône, étaient convoqués à l’assemblée. (..) L’assemblée des habitants du village avait deux objets distincts, désigner ceux qui représenteraient le village à l’assemblée supérieure et arrêter le cahier de doléances[11]. »

La pratique électorale a eu le temps pour imprégner les esprits.

Entre l’élection des membres participants à un Concile[12] et le transfert au monde politique, il y a eu une période de mille ans. Entre le transfert de la représentation au domaine politique que l’on peut dater de 1324, date de la parution de l’œuvre de Marsile de Padoue, tirant les leçons historiques hors de de l’Église, pour donner la prééminence à l’Empereur sur le pape, il y a, si on prend comme référence 1789, 465 ans. La transition politique d’une création ecclésiale par l’intermédiaire du Saint Empire romain germanique a donc pris un temps exceptionnellement long.

L’idée d’autogestion, même si nous la datons du 19e , n’a pas 200 ans d’existence ! Pour qu’elle fasse, majoritairement, partie des « significations imaginaires sociales [13]» des personnes à la place de la « représentation », il faut une vrai bataille culturelle au sens d’Antonio Gramsci. Pour l’heure, non seulement elle n’est pas gagnée mais dans la conjoncture de domination des Bolloré et autres millionnaires d’extrême droite, elle n’est pas loin, si nous n’y prenons pas garde, d’être perdue.

En tous les cas, cette bataille fait rage dans le monde de la presse, de l’édition, du cinéma et de la télévision et des librairies[14]. Nous avons à y prendre part, en dénonçant les idées qui bloquent le processus d’émancipation, celle de représentation y occupe une place centrale car elle est une perte de ma volonté politique, une aliénation absolue de ma personnalité. De plus, elle fonde la totalité de nos institutions. En ce sens, la Ré-publique n’est que la Re-présentation-publique si l’on ose dire. Nous ne pouvons pas vouloir une nouvelle République, fût-elle, la 6ème, nous ne pouvons que vouloir une « démocratie », celle de la généralisation de l’autogestion qui devrait pouvoir se nommer « autonomie », la capacité de se donner collectivement des lois sans médiation soit une démocratie au sens plénier.

Laissons la conclusion à Guillaume Etiévant : « C’est l’imaginaire radical qui permet l’irruption de l’inédit dans l’histoire. Mais pour que cet imaginaire radical se traduise en réalité, il faut qu’il s’articule à un projet d’autonomie politique. L’élan dont je parle, celui des grévistes, des insurgés, des mouvements révolutionnaires, ne se réduit pas à un geste de révolte. Il incarne une double autonomie : des individus qui se défont mentalement de l’imaginaire dominant et qui inventent ensemble d’autres formes de vie collective. Le capitalisme contemporain, en prétendant être le seul horizon possible, neutralise ce processus. Il réduit la liberté à la simple possibilité de choisir entre des options prédéfinies. Reconnaître notre liberté véritable, c’est donc refuser cette réduction, rouvrir la question de ce que nous voulons être ensemble, et découvrir que rien dans l’ordre social actuel n’est intangible.[15] »

Jean-Paul Leroux


[1]. Michel Fiant, Autogestion, hier, aujourd’hui, demain, Éditions Syllepse, Paris, 2010, p.639.

[2]. Benoît Borrits, Au- delà de la propriété, Édition La Découverte, Paris, 2018.

[3]. Benoît Borrits, Au-delà de la propriété, Édition La Découverte, Paris, 2018.

[4]. Guillaume Etiévant, Autogestion générale, Les liens qui libèrent, Paris, 2026, p. 219.

[5]. Ibidem, p. 219

[6]. Ibidem, p. 219-220.

[7]. Démocratie en Crise, propositions à débattre, Mouvement pour une alternative de gauche, écologique et solidaire, p.3.

[8]. ibidem, p. 3.

[9]. Gianluca Briguglia, Marsile de Padoue, Classique Garnier, Paris, 2014.

[10]. C’est Philippe le Bel qui a convoqué les premiers États Généraux pour contrer une bulle papale.

[11]. Georges Picot, Le droit électoral de l’ancienne France, in Revue des deux Mondes, Juin 1874, p. 637.

[12]. Le premier concile a été celui de Nicée en 325.

[13]. Les « significations imaginaires sociales » (SIS) sont le concept précis de Cornelius Castoriadis auquel se réfère Guillaume Etiévant.

[14]. Le Dauphiné Libéré du 1er juin 2026 interroge les libraires de Gap sur leur rapport à Hachette, groupe de Bolloré. Il raconte les pressions de ce groupe sur les librairies et la stratégie de défense de celles-ci.

[15]. Guillaume Etiévant, Autogestion générale, Les liens qui libèrent, Paris, 2026, p. 226.