Nous publions ici deux interventions de deux acteurs de la coopérative d’habitants pour retraités CHaMaREL à Vaulx-en-Velin. Il s’agit de témoignages de parcours de vie qui ont leur source dans Mai 68 et qui débouchent aujourd’hui sur des alternatives concrètes. Ces interventions ont été prononcées lors du colloque « CFDT 1968-2018 Transformer le travail, transformer la société ? Des luttes autogestionnaires au réformisme » qui s’est tenu les 21 et 22 mars 2018 dans le grand Amphithéâtre de l’université de Lyon. Il a été publié dans le livre qui porte le même nom par les éditions de la Chronique sociale (Lyon, mai 2018) sous la direction de Yves Krumenacker, professeur d’histoire moderne de l’Université Lyon3, et Jean-François Cullafroz, journaliste.

Témoignage d’Helios Lopez : Au CET du Bâtiment en 68

Ce jour de mai 1968, nous nous sommes retrouvés plusieurs centaines (300 ?) à partir en manifestation en passant par le CET des Tchécoslovaques et un CET de jeunes filles. Une poignée d’entre nous avaient participé le 13 mai à la manifestation regroupant étudiants et ouvriers sur les quais du Rhône.

À l’origine, il y avait un malaise diffus, l’obligation de porter des blouses grises, et la répression qui allait avec (quatre voire huit heures de colle pour un bouton manquant), certains voulaient avoir le droit de fumer, rien de révolutionnaire…..

Plus tard, avec l’aide d’étudiants (trotskystes proches de l’AJS 1, OCI 2 ou maoïstes) plusieurs élèves de CET ont créé un Comité d’action des collèges d’enseignement technique. Il a eu une existence éphémère, puisqu’après une ou deux réunions et un tract appelant à l’unité des CET avec les étudiants et ouvriers, il n’a plus existé.

En septembre, tous ceux qui étaient concernés se sont trouvé dispersés.

Quelles conséquences ?

Plusieurs d’entre nous vont se retrouver à militer dans les organisations syndicales : pour ma part à la CGT, car dans les lieux où je travaillais – Entrepose – elle était la seule confédération implantée. L’année suivante, je suis entré le vendredi 4 septembre 1970 à la Communauté urbaine de Lyon, appelée Courly à l’époque, devenue Grand Lyon Métropole aujourd’hui. En 1981, j’ai adhéré à la section CFDT où je me sentais écouté, contrairement à la CGT précédemment. Les débats étaient, alors, passionnés et argumentés.

Parmi nous, anciens élèves, beaucoup ont aussi milité dans des organisations politiques pour lesquelles l’autogestion et le socialisme faisaient sens (ORA 3 puis OCL 4, pour certains dont moi, AMR 5 puis PSU pour d’autres).

En 1983, j’habite à la Croix-Rousse, alors quartier populaire. Avec des copains nous créons le « Collectif Croix-Rousse », nous avons un petit local et nous nous fournissons au marché-gare de Perrache. Le projet n’est pas seulement d’acheter moins cher mais de partager des moments conviviaux et d’éviter des intermédiaires.

Pour ma part, au sein de ma section CFDT j’ai pris des responsabilités en devenant demi-permanent au sein d’Interco-Rhône comme trésorier, puis plus tard permanent de ma section jusqu’au 23 novembre 2010 et élu au CTP et au CHS. J’ai rejoint  la section retraités de Villeurbanne. Mais en 2016 je ne supporte plus les positions libérales de la confédération face à la loi El-Khomri et je quitte la CFDT le 2 mai.

Dans le courant 2011, dans une manifestation, je retrouve Jean Sintes, ancien du CET (la branche trotskyste !) qui me parle du projet de coopérative d’habitants pour personnes vieillissantes. Je suis enthousiaste, c’est mon vieux rêve croix-roussien qui reprend vie à Vaulx ! Dès lors je participe activement à ce projet devenu réalité autogestionnaire qui porte le nom de CHaMaREL (Coopérative d’Habitants Maison Résidence de l’Est Lyonnais).

Témoignage de Jean Sintes : L’immeuble CHaMaREL à Vaulx-en-Velin, une expérience autogestionnaire

Il me faudra de nombreux mois après mai 68, pour digérer, décoder, tenter d’assembler de nombreuses pièces, que j’avais amassées avec une extrême rapidité, avant et pendant « ces évènements ».

Il m’était impossible de renoncer à cette sensation exaltante de pouvoir tous ensemble soulever des montagnes… de contribuer ensemble à changer le monde entier.

Plus tard, grâce à de nombreuses rencontres, en dévorant des livres (histoire…) des journaux, des réunions multiples… bref en participant aux écoles de la vie (Pablistes, PSU, des militants de la CGT et de la CFDT, militants et militantes associatives), je commençais à « tracer un chemin », malgré de nombreuses carences, méconnaissances, des manques. Un chemin axé sur l’autogestion, la démocratie réelle, l’écologie, les droits des femmes, des jeunes…, le tout dans un bouillonnement d’informations, des expériences intéressantes dans le monde entier (je deviens vraiment internationaliste à cette époque…), qui posaient encore et encore des questions et des commencements de réponses, mais aussi des impasses douloureuses qui vont fermer cette période d’une grande richesse.

Ce bouillonnement, ce tourbillon d’événements, va durer des années avec le printemps de Prague, la révolte des étudiants mexicains, les jeunes aux USA (contre la guerre du Vietnam…), les Jeux olympiques de Mexico, avec sur le podium du 200m, deux sportifs des USA noirs, poings levés gantés de noir, protestant contre le racisme aux USA, un blanc australien solidaire de ses deux « adversaires sportifs », ayant mis une sorte de « badge » commun sur leurs poitrines, exigeant des jeux olympiques respectant les droits de l’homme ; les deux noirs seront exclus des jeux, l’Australien ne sera plus jamais sélectionné pour les jeux malgré ses bons résultats.

Il est vrai que les jeux sont apolitiques, et être antiraciste et pour la justice sociale cela fait tâche, le mai rampant italien, la victoire militaire du peuple vietnamien contre la plus grande force militaire du monde, le Larzac, Lip Teppaz, des grèves dans le bâtiment animées par la CFDT (comité de grève, liaison avec les paysans…), constitueront un prolongement de mai 68.

Pour ma part, je vais jouer le rôle de permanent CGT, (ne pouvant plus, suite à un accident, exercer le métier de maçon) je suis le responsable CGT du centre commercial de la Part-Dieu en construction. Dans cette période, de nombreuses grèves longues et dures auront lieu le plus souvent après un accident mortel, il faut dire qu’en 68 et après, il y avait trois morts par jour dans le bâtiment et les Travaux publics (actuellement on compte 2,1 morts par semaine suite à un gros travail de protection, et grâce aux progrès de la médecine).

De ces années, je retiens une banderole dépliée lors d’une réunion du Conseil général du Rhône pour protester contre des licenciements, le début des restructurations des entreprises du bâtiment (lors de la construction du centre commercial de la Part-Dieu, les entreprises lyonnaises sont concurrencées par les grosses boites nationales et internationales), le Chili, le Portugal. Au milieu des années 70, je mène aussi un travail plus ouvert en direction des jeunes de la part de la CGT, à ce moment je faisais partie du bureau départemental des jeunes CGT du Rhône, je propose d’aller vendre la Vie Ouvrière et distribuer des tracts à la sortie d’une caserne (droit de lire librement la presse et de se syndiquer), l’Union départementale CGT accepte (concurrence avec les comités de soldats…). La police qui arrive déterminée, découvrant que ce ne sont pas « des gauchistes » est embarrassée. Que faire ? : embarquer des syndicalistes, même jeunes, avec des représentants de l’Union départementale ? De plus, des tracts commencent à être distribués sur les lieux de travail annonçant notre action. Nous tenons, je pense, une bonne heure, les appelés ne sortent plus de la caserne… Notre mission est réussie, et enthousiastes, nous levons « le camp ».

Nous voulons remettre cela, mais quelques semaines après tout se bloque, les forces refusant l’ouverture dans la CGT réagissent :  « action gauchiste », « les gauchistes nous ont manipulés », le bureau départemental des jeunes est convoqué, l’atmosphère est tendue à l’UD. Le responsable du bureau annonce que pour être plus efficace, il faut mettre en place un secrétariat de trois personnes. Je ne suis pas membre du secrétariat, je refuse alors de continuer ce petit jeu, bien que l’Union des syndicats de la Construction du Rhône me soutienne et me demande de rester.

À ce moment-là, après quinze jours de grève, les ouvriers garagistes de Ford (Lyon 3e), décident de réparer les voitures gratuitement (caisse de grève) avec des explications sur la facturation du garage Ford (une heure de travail égale deux heures facturées). Au bout de quatre jours de grève active ils obtiennent le passage aux 39 h payées 40. Ainsi se terminent pour moi les années 70.

Le 40e congrès de la CGT en 1978 est une « bouffée » d’oxygène et un grand espoir. Il y est avancé l’idée d’un « Comité national d’unité d’action au sein duquel des représentants des centrales syndicales les plus représentatives pourraient régulièrement, à part entière, échanger leurs vues – y compris sur leurs divergences – susceptibles de donner lieu à des initiatives communes. » Dans le même temps, on constate l’évolution du magazine Antoinette sur les femmes, qui relate des expériences d’un magnifique travail en direction des femmes, comme celui de Georgette Vacher dans le Rhône, lors des formations mixtes sur les femmes, on commence à parler un peu d’autogestion, et d’autres luttes moins classiques. Lors du congrès de Vichy du syndicat du commerce, nous osons dire que les homosexuels et lesbiennes ont leur place dans le syndicat.

Je découvre le programme du Conseil national de la Résistance (CNR), la gestion ouvrière de l’usine Berliet de Vénissieux et les entreprises réquisitionnées de Marseille à la Libération et la « gestion-ouvrière ». Je commence à faire des liens, avec la Commune de Paris, la démarche des bourses du travail, les expériences utopiques (Jean-Baptiste Godin, avec logements, culture, écoles, coopératives de consommation et plus). Je découvre les fondateurs du journal La Vie ouvrière (Pierre Monatte, avec son ami Alfred Rosmer), les grèves de 1936, le CNR avec les états généraux du programme du CNR débattu dans tous les départements, villes et dans de nombreux villages, et puis les évènements de 1956 (Pologne et Hongrie), 1968, l’expérience des LIP et celle des paysans du Larzac…

Tout cela va me pousser à agir concrètement dans le domaine de la solidarité internationale. Nous sommes quelques-uns à devenir des porteurs de valises (Roumanie syndicat ouvriers, paysans et soldats, Hongrie, opposition démocratique, comité de défense des pauvres, contre l’armement nucléaire…). Pendant ce temps, je reste toujours syndicaliste. En 1988, je suis licencié, avec plus de 500 personnes de l’entreprise COFRADEL. Salarié protégé (je suis délégué syndical central de la CGT,) j’aurais pu me maintenir dans l’entreprise, mais je préfère négocier (en étroite relation avec mon syndicat et la CFDT ancienne formule) une indemnité d’une année de salaire, que j’ai aussitôt redistribuée à des associations et syndicats de l’Ouest et de l’Est. J’étais alors « coincé » : impossible de rester chez Cofradel alors qu’une très grande partie de mon service avait été licenciée, et comment faire du syndicalisme dans ces conditions ? De plus, des menaces sérieuses pesaient sur moi d’être exclu de la CGT (solidarité avec la Pologne – la république autogérée –, Unité syndicale, défense de Georgette Vacher …), malgré un gros soutien de syndicats CGT du commerce. Un conseil de parents d’élèves, puis la défense des mémoires de la résistance et de la déportation, la montée annuelle sur le Plateau des Glières, tout cela prit mon énergie militante, sans parler de l’Argentine, des usines « récupérées » (en autogestion à partir de 2001) : les ex-Fralib, les ex-Pilpa, la grève d’environ huit mois des étudiants du Québec, VIOME en Grèce, toutes ces luttes confirment encore mes convictions pour l’autogestion.

L’expérience riche de CHaMaREL est pour moi un long cheminement vers la réalisation d’alternatives concrètes montrant réellement qu’un autre monde est possible et fortement nécessaire.

Très rapidement, je m’opposais (avec d’autres) à la formule « La fin justifie les moyens », car les moyens déterminent la société que nous allons construire, ainsi qu’à la formule très séduisante « Soyez réaliste, demandez l’impossible ». De même, je remettais en cause radicalement les slogans « Une seule solution, la Révolution » ou « Une seule solution, le Programme Commun » qui ne pouvaient qu’aboutir à un échec.

Le Larzac va lentement remettre en question des pratiques dites démocratiques, les « votes  majoritaires » (50% plus une voix contre 50% moins une voix), pour une autre pratique : prendre le temps pour trouver des solutions ou des actions au consensus (sans majorité et minorité qui entraine dans la plupart des cas de la haine entre personnes proches). Pour aboutir, comme le livre, à « un million de révolutions tranquilles », et répondre à l question du film « Qu’est-ce qu’on attend ?»

Il ne s’agit plus de demander l’impossible, mais d’ouvrir le champ des possibles, afin de commencer à construire une société démocratique, sociale, écologique… et autogestionnaire. À mon avis, l’expérience CHaMaREL démontre que lutter est non seulement possible, mais que cela marche contre la spéculation, à long terme pour diminuer les loyers, et dès aujourd’hui les charges locatives, pour lier l’écologie avec le social, mettre en œuvre démocratie et autogestion, utiliser les expériences du passé pour enrichir l’intelligence collective du présent et de l’avenir. Dans le même esprit, Refuser que les « vieux » deviennent des marchandises, et se voient obligés de vider le peu d’économies mises de « côté », et de demander aux enfants ou à la société de payer pour eux, car leurs retraites ne suffisent pas, cela est possible. L’utopie peut devenir une réalité, à travers une démarche autogestionnaire et « d’unité » plurielles… Une réalité plus efficace que des millions de tracts, où il faut comprendre que pour apprendre, il faut souvent désapprendre.

Pour celles et ceux qui ne connaissent pas la coopérative d’habitants CHaMaREL Les Barges pour retraitées et les coopératives d’habitants « inter-génération », voici quelques éléments.

Les coopératives d’habitants ont été reconnues légales à la Libération, puis détruites en 1971 par le ministre Albin Chalandon. Elles existent pourtant dans de nombreux pays dans le monde : Amérique latine, Québec, USA. En Europe, elles représentent 8% du parc locatif, avec des pointes de 40% dans de grandes villes. En Suisse, où il n’y a pas d’HLM, les prêts bancaires s’étalent sur 99 ans. En Amérique Latine, le mouvement des coopératives d’habitants a réalisé une expérience de solidarité internationale à Haïti. Avec leur savoir-faire, ils ont demandé à des personnes volontaires de se regrouper et d’élaborer un projet d’habitat. Un bâtiment a été auto-construit, et est piloté en autogestion. Cette expérience est sans risque pour les détournements de fonds et transforme les victimes d’une catastrophe en citoyens actifs… montrant une possibilité d’alternative.

En France, c’est le « Village-Vertical » à Villeurbanne qui a relancé la « procédure ». Avec CHaMaREL, nous sommes la deuxième coopérative d’habitants de France (et la première pour retraités), la troisième se situant à Toulouse, et des travaux vont bientôt commencer à Bègles. On peut aussi citer les Boboyakas. Près de 40 projets sont en cours. Depuis 2014, la loi reconnaît à nouveau les coopératives d’habitants, mais tous les décrets ne sont pas publiés, suite à un coup de frein de Manuel Valls et du Premier ministre suivant.

Pour information, avec les Boboyakas, nous avons organisé deux conférences nationales des « bandes de vieux » pour vieillir mieux et autrement.

Notre chantier a été visité par plus de 450 personnes : écoles primaires, lycée et lycée professionnel de Vaulx-en-Velin et Caluire, des étudiants de l’école d’architecture, architectes, vingt compagnons du Tour de France charpentiers, des habitants, quelques élus-du Grand Lyon et de Bourg-en-Bresse, des associations comme VAD (Ville aménagement durable), Öikos, des professionnels du bâtiment, les louveteaux, éclaireuses et éclaireurs de France de Villeurbanne.

Actuellement, notre immeuble a été visité depuis octobre 2017 par plus de 300 personnes (hors inauguration) beaucoup d’étudiants archis et TP, des petits groupes d’habitants voulant faire la même chose que nous (vieux et bâtis écolo) à Clermont-Ferrand, en Belgique et ailleurs. Notre immeuble a fait le plein d’habitants, et une liste d’attente de sept personnes a été ouverte.

Sur la gestion de l’immeuble, il faudrait plus de temps pour expliquer, car CHaMaREL est au carrefour de questions à résoudre : autogestion, place des habitants dans la ville, place des personnes âgées dans la société, la prise en compte de solutions écologiques avec isolation paille, peu de chauffage, ce qui nous conduira à dépenser environ 26 € par mois (sur six mois) pour le chauffage, attestant ainsi que l’écologie peut-être sociale.

Notre expérience pose avec force la question de la formation et de la participation active des habitants.

Pour finir, soulignons que nous avons eu un prêt de 612 000 euros sur 20 ans à un taux de 0% par la Carsat (des beaux « restes » de la Sécu), un prêt sur 40 ans pour la construction et de 50 ans sur le foncier avec le Crédit agricole, la seule banque qui a suivi notre expérience, et des subventions de la Région, pour l’innovation (paille), de la MGEN et d’AG2R La Mondiale.

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Notes:

  1. Alliance des Jeunes pour le Socialisme (trotskystes lambertistes).
  2. Organisation Communiste internationaliste (trotskystes lambertistes).
  3. Organisation Révolutionnaire Anarchiste (1967-73).
  4. Organisation Communiste Libertaire (depuis 1973).
  5. Alliance Marxiste Révolutionnaire (1969-1974, trotskystes pablistes).