La VIIIe rencontre internationale de l’Économie des travailleuses et travailleurs s’est achevée le 13 novembre à Mexico. Initialement prévue du 30 août au 31 octobre 2021, une partie de la programmation a été décalée dans le temps par le comité organisateur mexicain. Dans le contexte de pandémie, cette rencontre s’est déroulée intégralement en virtuel, ce qui a limité la diversité des activités mais a aussi été une opportunité à certains égards. Indéniablement, elle aura été d’une grande richesse tant du point de vue de la qualité des témoignages et des réflexions, que de la diversité des intervenant-e-s. Suite à l’annulation des rencontres régionales à l’automne 2020, cette VIIIe édition aura permis de démontrer la vitalité du réseau international et notamment son ancrage en Amérique Centrale et du Sud après 14 années d’existence.

Après la cérémonie d’ouverture organisée le 30 août dans les locaux du Syndicat mexicain des électriciens (SME) et la visite virtuelle du Centre de services communautaires de femmes en lutte de Topilejo (Banlieue de Mexico) le 9 septembre au demeurant très intéressante 1, 27 sessions de débat de trois heures chacune ont été organisées entre le 6 octobre et le 12 novembre, ainsi qu’une assemblée de femmes le 23 octobre. De fait, la forme de cette rencontre aura été bien différente des précédentes rencontres au cours desquelles l’ensemble des activités étaient concentrées sur un ou deux lieux pendant quatre ou cinq jours. Mais une fois de plus, ce réseau aura permis le récit d’expériences et la confrontation d’analyse entre acteur-trice-s du mouvement social international en construction autour de l’économie sociale et populaire, et ce dans le contexte particulier de pandémie de la Covid 19. Elle aura également permis l’articulation entre des espaces de réflexion et la pratique des travailleur-se-s engagé-e-s dans des expériences concrètes et contribué ainsi à formuler des propositions politiques et sociales. Elle aura permis la participation variée d’acteur-trice-s de l’économie alternative : des travailleur-se-s impliqué-e-s dans des syndicats, des coopératives, des entreprises récupérées et autogérées, des organisations de l’économie sociale et populaire mais aussi des universitaires, des étudiant-e-s, des militant-e-s sociaux, politiques et diverses personnes intéressées par une nouvelle économie des travailleur-se-s.

Une alternance de débats entre théorie et pratique

Les débats ont été organisés autour des dix axes de discussion figurant dans l’appel à participation de cette rencontre 2. Il serait fastidieux de citer tous les thèmes abordés, nous nous limiterons ici à en mettre quelques-uns en exergue pour illustrer la richesse et la diversité. L’équilibre entre des contenus théoriques et des témoignages d’expériences et/ou axés sur la praxis a été préservé.

Ainsi, il y a eu des confrontations théoriques entre universitaires et/ou penseurs sur les « perspectives économiques, politiques et sociales des travailleur-se-s avec la crise du capitalisme mondial avant et pendant la pandémie »,  sur la « stratégie globale et la tactique des socialistes dans le contexte de la société capitaliste globale contemporaine » ou sur la « conceptualisation autour de l’économie des travailleurs et de l’autogestion ».

D’autre sessions ont traité du lien entre l’université et l’économie sociale : « La contribution de l’université dans le renforcement de l’économie sociale, dans la consolidation des projets d’autogestion et dans l’autonomie et l’émancipation des travailleur-se-s » et les « stratégies pour renforcer les liens universitaires et la collaboration dans le développement de projets collectifs » en argumentant à partir des expériences développées en Argentine, au Brésil et au Mexique du fait de l’engagement d’universitaires et des pratiques développées sur le terrain social. L’illustration étant par exemple le « dialogue de connaissances sur la santé, l’interdisciplinarité et l’interculturalité : des paris pour la santé et l’émancipation des travailleurs » engagé entre, d’une part, des travailleuses de coopératives argentines et mexicaines et, de l’autre, des universitaires mexicaines.

Des problématiques plus concrètes telles que les « stratégies de financement des projets de l’économie populaire, sociale et autogérée » ou l’« articulation des politiques publiques pour le secteur de l’économie sociale, populaire et autogérée. Expériences comparatives pour la création d’emplois » à partir des programmes publics mis en œuvre en Argentine, en Bolivie, au Brésil, au Mexique, en Uruguay ont été traitées lors deux sessions.
Trois sessions ont abordé la relation, l’articulation, l’implication des syndicats avec les coopératives autogérées : « les défis de la convergence du syndicalisme et du coopérativisme » à partir des cas des grosses coopératives mexicaines (Tradoc, Pascual, Luz y Fuerza) qui ont vu des responsables syndicaux devenir sociétaires et administrateurs ; « la synergie et les alliances entre organisations syndicales et coopératives » en présence de syndicalistes du PIT-CNT (Uruguay), de l’Union syndicale Solidaires (France), de Solidarité ouvrière (État espagnol), de la Nouvelle centrale des travailleur-se-s (Mexique) et de la Fédération graphique de la CGT (Argentine) ; ou autour de la gestion des services publics : « Résistance syndicale et coopérative dans les services essentiels. Les coopératives énergétiques et les revendications du public » avec des coopérateurs, des syndicalistes et des représentants d’usager-ère-s.

Une « Assemblée de femmes » a eu lieu pour débattre de problématiques spécifiquement féministes mais aussi des sessions relatives à l’autonomie : « La vie au centre : femmes, économie et autonomie », au rôle des femmes dans les processus de production et de gestion coopérative : « La participation des femmes de différents processus et contextes qui, au niveau organisationnel et individuel, se retrouvent dans la construction de nouveaux imaginaires et paradigmes et le besoin d’adaptation des coopératives ».

La place des migrant-e-s a été abordée à travers les « luttes, les résistances et la construction d’alternatives pour les travailleur-se-s migrant-e-s » et à partir de l’exploitation et les conditions de travail terribles dans le secteur agricole aussi bien en Californie, que dans l’État espagnol ou plus globalement en Grèce, au Brésil et au Mexique.

Les alternatives en terme d’échanges de produits, de consommation et l’émergence de nouveaux réseaux de distribution coopératifs ont été évoquées : « Réseaux équitables et solidaires. Ce qui est proposé comme nouveau modèle de consommation durable après COVID dans le cadre de l’Économie Sociale et Solidaire ».

Tout comme la précarité de l’emploi, les nouvelles technologies, l’insertion des jeunes, l’insécurité au travail, la santé au travail, les cadres légaux de l’économie sociale et populaire, la prise en compte de la crise climatique dans la production alternative et les modes de résistance des coopératives menacées en Argentine, en France et en Italie.

Enfin, une table ronde a été organisée à l’occasion du 20e anniversaire de la crise argentine de décembre 2001, véritable point de départ du processus de récupération des entreprises par les travailleur-se-s dans ce pays 3.

En cumulé, ce sont entre 1800 et 2000 personnes qui ont participé ou suivi les sessions via Zoom, Facebook et Youtube, sans compter les visions ultérieures sur Youtube.

Quelques expériences françaises valorisées

L’association Autogestion et l’Union syndicale Solidaires, référents français du réseau, ont participé à plusieurs activités : Richard Neuville est intervenu au nom du réseau européen lors de la cérémonie d’ouverture, Christian Mahieux de l’Union syndicale Solidaires lors d’un débat sur la « synergie entre les syndicats et les coopératives », Benoît Borrits lors de la session portant sur la « conceptualisation et les débats autour de l’économie des travailleurs et de l’autogestion », ainsi que Patrick Le Tréhondat, qui a dressé un inventaire des formes d’auto-organisation des travailleur-se-s pendant le premier confinement. L’association Autogestion a permis de faire connaître quelques expériences françaises cours à travers les témoignages remarquables et très appréciés de Fathi Bouaroua de l’Après M (Marseille), de Dominique Guerrée de Railcoop et de Serge Le Quéau de Solidaires 22 à l’origine de la Coop des Masques.

La pandémie, source de vulnérabilité pour les travailleur-se-s mais aussi d’auto-organisation

D’une manière générale, nous pouvons affirmer que la pandémie a provoqué une crise profonde et a affecté les travailleur-se-s sur toutes les latitudes, elle a accru la vulnérabilité des travailleur-se-s formel-le-s et informel-le-s. Mais elle a également permis la recherche d’alternatives et parfois la mise en œuvre d’alternatives concrètes à travers la prise d’initiatives et l’auto-organisation de travailleur-se-s, qui ont été valorisées dans cette rencontre. Bien évidemment, les niveaux de protection ont été différents selon le niveau d’intervention des états ou selon que l’on se situe dans les pays du Centre du capitalisme ou à la Périphérie. La privatisation des services publics engagée à une échelle planétaire a montré des carences pour assurer la protection des populations en situation d’urgence. De ce point de vue, les communs, le secteur public et sa marchandisation mais aussi le rôle des usager-ère-s ont été des thématiques bien présentes dans cette rencontre. Si les contextes politiques sont distincts, de nombreuses similitudes ont été pointées, d’où la nécessité d’approfondir les échanges pour élaborer des stratégies de résistance mais aussi progresser dans la recherche d’alternatives pour construire un économie des travailleur-se-s. Le lieu de la prochaine rencontre internationale en 2023 n’a pas été décidé mais l’an prochain de nouvelles rencontres régionales se tiendront en Afrique, dans les Amériques à Santa Fe (Argentine) et peut-être en Europe (à préciser).

Un réseau en évolution

Aussi modeste soit le réseau de l’économie des travailleur-se-s, il constitue un outil essentiel à travers l’organisation régulière des rencontres régionales et internationales, un espace de réflexion, d’échanges, de convergences pour aider ses acteur-trice-s dans les luttes. Il permet la confrontation et une articulation entre le milieu académique et le monde ouvrier assez originale. Il devra préserver son autonomie et se renforcer territorialement et notamment en Europe. Créé en 2007 en Argentine, il a su se développer et il offre un espace de débat incomparable. Il s’est doté récemment de nouveaux outils : site internet, réseaux sociaux, … et à l’initiative de l’association Autogestion, un bulletin trimestriel plurilingue d’échanges, de discussion est en cours de création avec une sortie programmée en janvier 2022.

L’association Autogestion organisera une visioconférence publique le lundi 10 janvier 2022 pour dresser le bilan de cette rencontre et envisager les suites avec la participation d’Edgar Belmont, coordinateur du comité d’organisation mexicain et les camarades français des coopératives qui y ont participé.

Liens du Réseau de l’économie des travailleur-se-s
Site : https://economiatrabajadors.com/events/viiie-recontre/
Page Facebook : https://www.facebook.com/economiatrabajadores
Pour voir les sessions :
Chaîne Youtube : https://www.youtube.com/channel/UCYFx2H0YrG10lWzXiP7scfQ/videos

Notes:

  1. Patrick Le Tréhondat et Richard Neuville, « Mexique : un plaidoyer pour l’autogestion des « Femmes en lutte de Topilejo », Association Autogestion, le 28 Sep 2021 : https://autogestion.asso.fr/mexique-un-plaidoyer-pour-lautogestion-des-femmes-en-lutte-de-topilejo/
  2. Voir l’Appel : « VIIIe Rencontre internationale de “L’Économie des travailleuses et travailleurs” – Mexico – 30 août au 31 octobre 2021 », Association Autogestion, le 24 Août 2021: https://autogestion.asso.fr/viiie-rencontre-internationale-de-leconomie-des-travailleuses-et-travailleurs-mexico-30-aout-au-31-octobre-2021/
  3. Voir à ce sujet, Richard Neuville, « Argentine : Les défis récents des entreprises récupérées (2015-2021) », Association Autogestion, le 19 octobre 2021 : https://autogestion.asso.fr/argentine-les-defis-recents-des-entreprises-recuperees/